Depuis les fondations romanes de sa crypte jusqu’à son dôme de cuivre érigé au milieu du XIXe siècle, la cathédrale de Bayeux concentre en ses murs plusieurs siècles d’histoire de l’art. Les dix écoinçons sculptés entre les arcades de la nef révèlent les multiples influences de l’art roman et réservent quelques surprises.  

Enluminures et bas-reliefs

Les monstres entrelacés du côté Sud (photos) sont typiques de l’art anglo-saxon et irlandais et rappellent les calligraphies de manuscrits irlandais du IXe siècle. Quant aux évêques, ils sont représentés dans un style « sec et dur » propre à l’art roman de Normandie.

Écoinçons de la cathédrale de Bayeux. Au centre, détails du manuscrit Comment. in Psalmos, XIe siècle. (BM d’Angers). Marjorie Chibnall insiste sur le fait que « les liens les plus évidents sont d’abord une parenté frappante avec certaines enluminures normandes et anglo-normandes du début du XIIe siècle ».

Écoinçon (cathédrale de Bayeux). Réalisé vers 1120.

Beaucoup plus surprenants sont un homme tenant sa barbe dans ses mains et un bateleur au singe présentant les traits d’un Hindou. Mais le grand lion à queue fleurie, surmonté d’un oiseau fantastique tenant une tête dans ses serres (photo) reste le plus étonnant motif de cette série. Il ne s’agit pas là, assurèrent les historiens, d’une imitation de l’art irlandais. D’où peuvent donc provenir ces curieux motifs, et pourquoi furent-ils sculptés ici ? Des chercheurs français et britanniques sont parvenus à dater d’une manière presque certaine ces bas-reliefs. Ils furent probablement réalisés vers 1120, quarante ans après la dédicace de la cathédrale par Odon et Guillaume le Conquérant. L’édifice venait d’être reconstruit, après les graves dommages causés par la guerre civile entre les fils de Guillaume.

Un dragon chinois ?

Les monstres ne sont pas rares dans l’art médiéval et nombre de sépultures gauloises, mérovingiennes et carolingiennes en sont ornées. Mais l’écoinçon de Bayeux a ceci d’étonnant qu’il associe un dragon (ou un lion) à un oiseau, motif inexistant dans l’art byzantin comme dans l’art irlandais, deux grands inspirateurs de l’art roman de Normandie. À bien y regarder, ces dragons enlacés au corps piqueté de coups et au mufle arrondi évoquent étonnamment des dragons chinois. Mais rien ne prouve qu’il y eut introduction directe d’objets chinois en Occident.

Alors, dragon chinois ou monstre nordique ? Le 5 janvier 1940, se tient à l’Institut de France une séance de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres spécialement dédiée au curieux écoinçon. L’historien Marcel Aubert fait d’abord remarquer à ses collègues que le couple lion-oiseau du mystérieux écoinçon de Bayeux fut un motif très en vogue en Chine, de la dynastie Shang (vers 1500 avant JC) à l’ère des Ming (14e siècle). Le couple dragon-oiseau ou dragon-griffon y représentait le double principe du bien et du mal, la double force de la nature.

Coupe en bronze de fabrication chinoise, dynastie T’ang (618-907 ap. JC). © Fornvännen, 1938.

L’hypothèse orientale formulée par Marcel Aubert lui est inspirée par la découverte en Scandinavie de tasses et de vases d’origine iranienne, très influencés par l’industrie chinoise. Il est vrai que de nombreux objets chinois ont été retrouvés en Iran dans des ateliers de poteries du Moyen-Âge. Or on sait que les Vikings, grands voyageurs, étaient en relation commerciale avec la Perse et qu’ils n’hésitaient pas à acheter les plus belles pièces de l’artisanat persan. Marcel Aubert explique ainsi que les vikings ont importé « des objets fabriqués dans cette region, dont certains avaient eux-mêmes pu être exécutés d’après des modèles chinois ou hindous ».  

Tasse en grès chinoise, dynastie T’ang. © Fornvännen, 1938.

Le mystérieux écoinçon de la cathédrale de Bayeux illustrerait donc non seulement l’influence de l’art asiatique sur la sculpture viking, mais également la dette de l’art normand des XIe et XIIe siècles envers l’esthétique et la symbolique vikings. Les motifs chinois seraient parvenus jusqu’à Bayeux par l’intermédiaire des invasions scandinaves. Cette hypothèse fut partagée par les académiciens présents à la conférence et reste encore aujourd’hui la plus communément admise. On ne saura cependant jamais quelle fut la source précise qui inspira le sculpteur de Bayeux : un vase ? un coffre décoré ? un manuscrit ?     Toujours est-il que les écoinçons de la cathédrale furent sans doute réalisés par l’un des célèbres ateliers de la Normandie romane. Pour l’historien de l’art Jacques Baudoin, ces bas-reliefs montrent comment l’art des Vikings est responsable de l’apport de l’art païen et oriental en Occident. L’abondance de saints au dragon en Normandie en serait une preuve supplémentaire.  

Saint Michel terrassant le dragon. Détail de manuscrit, Saint Germain des Prés, XIIe siècle. © mandragore.bnf.fr

  Quelques lectures sur le sujet
  • Marjorie Chibnall, Anglo-Norman studies: proceedings of the Battle Conference, The Boydell Press, 1991.
  • Marcel Aubert, Comptes-rendus des séances, Académie des inscriptions et belles-lettres, Année 1940, Volume 84, Numéro 1.
  • Jacques Baudoin, Grand livre des saints: culte et iconographie en Occident, Éditions Créer, 2000.
  • Maylis Baylé, La Trinité de Caen, Bibliothèque de la Société française d’archéologie, Droz, 1979.
  • http://www.mondes-normands.caen.fr