Coutances a fasciné des générations d’écrivains. Pour Victor Hugo, mélancolique dans son recueil Toute la lyre, comme pour Louis Beuve, exalté et patoisant, Coutances fut « mieux qu’un décor d'éventail, mieux qu’un poème:  une épopée ».

Façade de cathédrale de Coutances. D’après Louis Beuve en sa Lettre à la morte: «Ici, Maître le Palais est roi comme sa Grandeur la Cathédrale est reine.»

Victor Hugo,  Toute la lyre :    L’été à Coutances «Ah ! l'équinoxe cherche noise Au solstice, et ce juin charmant Nous offre une bise sournoise ; L'été de Neustrie est normand ! Notre été chicane et querelle ; Son sourire aime à nous leurrer ; Il se, rétracte ; il tonne, il grêle ; Il pleut, manière de pleurer. Mais qu'importe ! entre deux orages, Ses rayons glissent, fiers vainqueurs, Et la pourpre est dans les nuages, Et le triomphe est dans les coeurs. Cette grande herbe est mon empire. Je suis l'amant mystérieux De l'âme obscure qui soupire Au fond des bois, au fond des cieux ! Je suis roi chez les fleurs vermeilles. Quelle extase d'être mêlé Aux oiseaux, aux vents, aux abeilles, Au vague essor du monde ailé ! L'arbre creux vous offre une chaise ; L'iris vous suit de son oeil bleu ; On contemple ; il semble qu'on baise Le bord de la robe de Dieu.»

Louis Beuve, extrait du roman inachevé La lettre à la morte

Je te revois enfin, toujours belle, ô Coutances, Célébrant une messe éternelle en les cieux ! Après vingt ans d'exil, je te retrouve immense Et telle qu'autrefois tu remplissais mes yeux. C'est que mon cœur, toujours, plus haut que ta rosace Et ce dôme, en défi, à la crainte jeté, En toi voyait surgir la grandeur de ma race, O Cathédrale de Fierté !

Le grand Mont Saint-Michel dont tu grandis la pose, Entraînant, glaive en main, mille toits à l'assaut, Ne paraît près de toi qu'une héroïque prose ; Car Toi c'est l'hymne ardent comme un vol de gerfaut Le Mont, c'est la défense au moment des défaites, L'ennemi, hors des murs, par des preux rejeté. Toi, plus normande encore, exaltes des conquêtes, Ma Cathédrale de Fierté !

Quand surgissent tes dôme et clochers en diadème À l'horizon voilé sur lequel tu t'assieds, Que t'importe nos bruits, nos vains propos, et même La foule des Lundis qui vient baiser tes pieds ! Tu revois nos combats d'Angleterre et des Pouilles, Cet office d'Hasting par ton Geoffroy chanté, Les royaumes vaincus t'ornant de leurs dépouilles, Ma Cathédrale de Fierté !

Détail d’un vitrail de l’Eglise de Quettreville-sur-Sienne Louis Beuve y apparaît, à droite, en chevalier.

Autre extrait de La lettre à la morte de Louis Beuve

Entendez-vous ? Aux pieds des enfants de Coutances, s'agenouille l'Orient ! Ce sont, sous leurs manteaux de rois, les Tancrède, les Guiscard, les Roger des Siciles, les Tancrède de Jérusalem, les Bohémond, tous les conquistadors de chez nous qui chevauchent... Ils sont là aujourd'hui. Ils sont là toujours ! Ils assistent à cette grand'messe du Souvenir Héroïque que célèbre dans l'espace Sa Majesté la Cathédrale. Entendez et voyez ! Elle a, comme diacre et sous-diacre, deux églises ; et le diacre est paré de la tiare et du nom du Prince des apôtres !

Marcel Proust, Du côté de chez Swann

«J'aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d'une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l'heure de départ : elle me semblait inciser à un point précis de l'après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu'on verrait, au lieu de Paris, dans l'une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il s'arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s'avançait magnifiquement surchargé de noms qu'il m'offrait et entre lesquels je ne savais lequel j'aurais préféré, par impossibilité d'en sacrifier aucun. Mais sans même l'attendre, j'aurais pu, en m'habillant à la hâte, partir le soir même, si mes parents me l'avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j'irais me réfugier dans l'église de style persan [...].

Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, 

grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre. »

Si ma santé s'affermissait et que mes parents me permissent sinon d'aller séjourner à Balbec, du moins de prendre une fois, pour faire connaissance avec l'architecture et les paysages de la Normandie ou de la Bretagne, ce train d'une heure vingt-deux dans lequel j'étais monté tant de fois en imagination, j'aurais voulu m'arrêter de préférence dans les villes les plus belles ; mais j'avais beau les comparer, comment choisir, plus qu'entre des êtres individuels qui ne sont pas interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe; Vitré dont l'accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d'œuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l'aile d'une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal ; Quimperlé, lui, mieux attaché, et depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s'emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d'araignées d'une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d'argent bruni ?»

Barbey d’Aurevilly, Memorandum

Jules Barbey d’Aurevilly par Émile Lévy (1882). Dans son mémorandum, Jules Barbey d’Aurevilly pouvait, d’un mouvement de sa canne aussi bien bénir que jeter aux enfers la ville.

Samedi 3 décembre 1836. [...] Je suis arrivé aujourd'hui à Coutances pour voir mon frère. — Arrivé à quatre heures de matin par une tempête effroyable. — Nous sommes sur la côte et nous recevons le vent de première main. [...] La ville est vieille, à petites rues, à maisons basses ; le tout enveloppé dans une pluie fine et dense et recouvert d'un ciel sombre et gris m'a paru d'une indicible tristesse. [...] — Tracé ce Memorandum avec une plume d'auberge, dans une chambre d'auberge, bien nue, auprès d'un feu qui s'éteint. — Vais [...] me coucher et je lirai dans mon lit. Dimanche, 4 décembre 1836. [...] — Suis allé sur le Boulevard. — Pas mal comme promenade, mais sans grandeur. — Revenu par la ville, une laide et ignoble ville, de par saint Patrice ! — Acheté du papier à lettres et de la cire. — Ai traversé la cathédrale qu'ils disent un morceau magnifique; c'est possible. Je ne me connais point en architecture. Mon impression brute a été à l'avantage de cette cathédrale, parce qu'elle est vaste et que l'espace est ce qui me touche le plus dans les églises et dans tous les monuments. — Les vêpres finissaient, ce bel office catholique qui évoque en moi par l'heure et par la psalmodie des mondes de souvenirs. ... Remember thee ! Ay, poor ghost, while memory holds a seat In this distracted globe, remember thee ! Rentré à l'hôtel. — La pluie commençait à tomber, une pluie dense, subtile, incessante, lente, raies de petites perles fines, mélancolique parure des jours d'hiver. — Le vent recommence de souffler sa grande plainte, sa sonore lamentation. - Fait du feu, et écrit ceci avant dîner [...]. Lundi, 12. [...] — Je pars demain et quitte cette infecte et stupide ville qui engendre mépris et ennui [...].