tombouctou Cette semaine, le nouveau nouveau bâtiment de l'Institut Ahmed-Baba, à Tombouctou, inauguré en 2009, a été totalement ravagé par des rebelles islamistes. Fuyant l'arrivée des forces françaises et maliennes dans la ville située au sommet de la boucle du Niger, ils s'en seraient pris  aux manuscrits de la bibliothèque. Ce sont des milliers de documents témoignant du foisonnement intellectuel de l'Afrique précoloniale depuis le XIIsiècle qui seraient partis en cendre. Des milliers de manuscrits arabes d'une valeur inestimable, datant parfois du XIIIe siècle, y étaient conservés. Les archives normandes ont, elles aussi, connu les affres de la guerre. En juin 1944, le fonds des archives de la Manche, qui provenait en grande partie d'une collecte entamée à la fin du XVIIIème siècle, était réduit en cendres par les bombardements alliés. Dans l'ouvrage Les victimes civiles de la Manche, un policier de Saint-Lô, Louis Duprey, témoigne de la violence des bombardements sur la ville normande :

"Prenant mon service à 20 h, j'avais été invité à dîner chez une tante au carrefour de la bascule, où je fus à 19 h. On discutait des évènements quand, vers 20 h, on entend des vrombissements. Il faisait très beau. Je sors. Alors, dans le soleil qui baissait, je vis toute une escadrille d'avions qui brillaient.  Nous sommes sur le pas de la porte pour voir le spectacle. Quand, soudain, ça y est, ils lâchent quelque chose. Ils lâchent des bombes ! On les voyait descendre en chapelets inclinés. C'était le premier bombardement de Saint-Lô. J'ai laissé passer l'alerte puis je suis descendu dans Saint-Lô bombardée avec un gendarme. Nous sommes restés jusqu'à 23 h pour sauver des victimes dont certaines nous étaient connues. On a déblayé et sauvé des enfants qui étaient pris sous l'enchevêtrement des poutres, des déblais, des fenêtres, des fils électriques. À la gendarmerie, tout est mélangé ; c'est un fouillis inextricable, un tas de ruines avec des gens dessous. Le déblaiement est difficile."

archives de la manche

Le service des Archives de la Manche détruit le 6 juin 1944.

"Il faut être prudent pour ne pas provoquer d'éboulement. C'est très dur. Il fait chaud et nous dégageons beaucoup de poussière. Les scènes sont déchirantes : la mère qui cherche son enfant, l'épouse qui réclame son mari que l'on a sorti blessé. La caisse d'épargne, la banque de France, la feldkommandantur, la mairie sont aussi touchées ainsi que de nombreuses maisons. Des secours s'organisent aussitôt. La lutte contre les incendies est d'autant plus difficile que les moyens pour les combattre sont rares, les 2 motopompes municipales ayant été emportée par les allemands quelques jours auparavant. L'aide aux blessés est souvent très pénible. Certains d'entre eux sont si profondément ensevelis sous les décombres qu'il est impossible de les en tirer avant la tombée de la nuit."

L'histoire des archives de la Manche et de celles de l’État malien sont bien sûr très différentes. 

Mais à Saint Lô comme à Tombouctou, on est frappé par l'engagement de certains habitants au service de leurs archives. Et donc de leur histoire. Grâce à une poignée de passionnés et d'humanistes, de précieux documents ont été sauvés.

L'archiviste Yves Nedelec est l'un d'eux, qui passa sa vie à restaurer le fonds d'archives de la Manche, après la guerre. Voici ce qu'en disait le journal Libération en 2004 :

"Les archives départementales ont brûlé durant le bombardement, seul cas en France avec celles du Loiret. Elles abritaient des documents essentiels concernant le Mont-Saint-Michel, ou des papiers d'Alexis de Tocqueville. Dès la Libération et pendant quarante ans, l'archiviste Yves Nedelec va s'attacher à les reconstituer à partir de fonds privés ou notariaux. Un travail de titan : dix-huit kilomètres d'archives ont été réunis. Même ambition à l'IUT d'informatique, où l'association Saint-Lô reconstitue ­ en 3D ­ l'ancien Saint-Lô. Et offre, soixante ans plus tard, la possibilité d'une promenade virtuelle dans les rues d'avant le bombardement."

A  Tombouctou, 90% des célèbres manuscrits ont pu être mis à l'abri à temps.  Mais Bruce Hall, professeur d'histoire à l'université américaine de Duke, en appelle encore à l'UNESCO. Malgré les efforts déjà déployés, il faut prendre conscience de la menace qui pèse sur les trésors historiques et archivistiques de  "la perle du désert".