Même au cœur de la Bavière, il peut arriver qu’une page de l’histoire normande s’ouvre subitement, de manière insolite !

Au cours d’une pluvieuse journée de printemps où je déambulais dans les charmantes et typiques rues d’Augsbourg, je rentrais un peu par hasard chez un antiquaire. Lorsque je lui fit part de mon intérêt pour la Seconde guerre mondiale, il me montra tout un tas de photos et de documents d’époque qu’il vendait. Je distinguai dans le lot une petite image abîmée d’un sous-officier allemand …

Au dos, je déchiffrais : « Siegfried Kulper, né à Göggingen dans la banlieue sud-ouest d’Augsbourg, fut tué à 23 ans en France le Jour J« . Il fait donc partie des 10 000 Landser environ qui tombèrent ce jour-là en terre normande. « Des kriegscht du für euns euro » (« Ca te coûte un euro ») me répondit l’antiquaire avec son accent typique de la Souabe bavaroise. Naturellement, je l’ai acheté, autant dire que je repartais content de mon acquisition peu courante.

Un vétéran du front russe ?

Pendant quelques mois pas, je n’ai plus prêté attention à ce faire-part de décès. Puis j’ai contacté le service de recherches des victimes de guerre allemand à la recherche d’informations sur l’unité de cet Obergefreiter bavarois. Malheureusement ils n’ont pas pu trouver son unité, mais dans leur réponse rapide ils m’ont fait part d’un élément émouvant : Siegfried Kulper repose au cimetière militaire allemand de Marigny, au cœur de la Manche !

Photographie de Siegfried Kulper figurant sur son faire-part de décès

Ce petit faire-part de décès nous apprend par ailleurs beaucoup de choses : Siegfrieg Kulper semble être un vétéran du front russe (remarquez la barrette de décoration au dessus de sa poche gauche, les deux petits traits plus clairs indiquent probablement l’obtention de la croix de fer). Son âge corrobore d’ailleurs cela. On apprend aussi que ce jeune soldat avait au moins un frère ou une sœur, déjà une femme et au moins un enfant. La phrase écrite en haut, sous la croix de fer, signifie : « Pour l’éternité à notre aimé fils, frère, mari et père ».

Autre vue du document

Il est malheureusement bien compliqué d’en savoir plus. Essayons quand même… Le document nous prouve qu’il était rattaché à un « Gren.Rgt », c’est-à-dire qu’il était fantassin. Son uniforme prouve qu’il n’était ni de la Waffen-SS, ni de la Luftwaffe. Or, les divisions allemandes de l’armée de terre recrutaient de façon régionale, territoriale, pour des raisons historiques ou linguistiques. À cette époque  plus encore qu’aujourd’hui, l’Allemagne était une mosaïque de dialectes. J’ai d’abord pensé que Siegfried Kulper appartenait au 919.Infanterie Regiment, et donc qu’il était tombé au combat sur Utah Beach.

Soldats de la la 352.Infanterie Division dans les Ardennes.

Mais ce régiment, rattaché tardivement à la 709.Infanterie Division, était composé d’après mes recherches de soldats d’Allemagne du Nord, dont les recrues en poste le 6 juin n’avait presque aucune expérience du combat. Tout le contraire de Siegfrieg Kulper.

Restait donc… la fameuse 352.Infanterie Division

Il ne pouvait théoriquement pas non plus appartenir à la 716.Infanterie Division (en secteur anglo-canadien), recrutant vers Münster et composée généralement de soldats soit trop âgées, soit trop jeunes pour avoir combattu à l’Est.

Restait donc… la fameuse 352.Infanterie Division, envoyée entre Isigny et Asnelles fin 1943 et qui affronta, le Jour J, l’assaut américain sur la plage tristement célèbre d’Omaha Beach.

Cette unité était surtout composée de vétérans du front de l’Est, ce qui était le cas de S.Kulper. Or la 352.Infanterie Division était formée de soldats venant des survivants de deux divisions allemandes décimées à l’Est : la 321.ID (recrutant sur Wiesbaden) et… la 268.ID qui elle recrutait Wehrkreis VII, circonscription militaire bavaroise comprenant justement Munich et Augsbourg, le Heimat de notre Obergefreiter ! Il est donc quasi-sûr que Siegfried Kulper a été tué lors des combats sur Omaha Beach, à la Pointe du Hoc ou sur Asnelles le Jour-J.

Cimetière militaire allemand de Marigny. Plus de 11 000 âmes y reposent en paix désormais.

Comme quoi, même au coeur de la Bavière, le lien avec la terre normande n’est parfois vraiment pas loin ! Que Siegfried Kulper, tombé comme plusieurs millions d’Allemands pour les idées d’un fou, repose en paix pour l’éternité dans notre belle région.

Tombe de Siegfried à Marigny

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