Avant de participer aux réjouissances prévues pour le XIe centenaire de la Normandie, regardons de plus près comment se déroulèrent les négociations autour de sa naissance. Preuve est faite que ce ne fut pas si simple que cela...

Statue de Rollon (ou Hrolf) dans le parc de l’abbaye Saint-Ouen de Rouen. En fondant la Normandie il devint le premier duc avec le titre de jarl. Était-il danois ou norvégien ? Une question qui fait couler beaucoup d’encre.

Après des années des raids vikings qui touchent depuis le IXe siècle le royaume franc, Rollon, le roi des mers avait colonisé La Neustrie établissant son chef lieu à Rouen à l’image des Danois en Angleterre dans le Northumberland. En 911, il  tente de prendre Paris mais sans succès se retire sur Chartres qu’il assiège. Encore une fois, les scandinaves ne vinrent pas à bout des chartrains « enflammés d’émulation par l’exemple de Paris » (Henri Martin). Mais toutes ces guerres en plein coeur du royaume avaient assez duré. Il fallait en finir avec une ère de désastres.... Puisque Paris devenait la proie de ce redoutable chef de guerre et que toute intervention militaire pour expulser les Normands aurait été un échec à ses yeux, le roi entreprit de leur céder des terres en échange de la paix. Acheter la paix aurait été un acte honteux. Charles III, dit le Simple, allait donc conclure un accord dès 911...
 ad sanctum Clerum...

Position géographique de Saint Clair-sur-Epte À mi chemin entre Paris et Rouen, sur les bords de l’Epte, un affluent de la Seine.

On ne sait pas précisément où se sont rencontrés Rollon et le roi franc. Dudon de Saint Quentin, un des plus grands chroniqueurs normands du XIe siècle, informe qu’ils se rencontrèrent «ad sanctum Clerum», c’est à dire à Saint Clair. Certains messages transmis par des ambassadeurs comme celui de Robert de Neustrie à Rollon pourraient être les sources d’inspiration de Rollon. Le seul témoignage contemporain connu est un diplôme daté de 918 faisant indirectement référence à l’accord entre le roi et Rollon. Cependant, il est tout à fait probable que ce soit bien à Saint Clair-sur-Epte, à mi chemin entre Paris et Rouen, à l’automne 911, qu’eut lieu le traité de naissance de la Normandie.  

John Leslie Breck, Les berges de l’Epte (détail). © Collection privée

En ce lieu politiquement stratégique, Charles III concède à Rollon d’immenses territoires en échange de quoi il devra protéger ses terres de futurs envahisseurs. Le chef scandinave obtient la côte de la baie de Seine et ce qui correspond à peu près aux départements actuels de la Seine-Maritime et de l’Eure. En plus de cela, ce dernier ne voulait pas se contenter de la province rouennaise proposée par Charles III, car disait il cette dernière était « envahie par la forêt, le soc de la charrue ne la sillonne plus, et nous n’y trouvons pas de quoi y subsister». Il ne voulut pas non plus des Flandres, terre «pleine de marécages». Charles III lui avait proposé cette région, cherchant à profiter de l’occasion pour régler un différend avec le comte de cette région. Rollon demanda alors la Bretagne, la Britannia. Charles III ne le refusa pas puisqu’elle n’était de toute façon pas en sa possession, le roi des mers pouvait donc la conquérir !
 le roi trébuche 

Miniature médiévale. L’oeuvre de Dudon de Saint Quentin, le De moribus et actis primorum Normanniae ducum, est une source majeure sur la vie des ducs de normandie jusqu’à Richard Ier. Oeuvre d’art au service d’une «vérité supérieure», son écriture se place dans la lignée de grands auteurs de l’Antiquité comme Tite Live ou Tacite.

Cet accord de 911, fut une forme inédite de traité, un acte unique. Rollon reconnaît la suprématie de la dignité du roi français mais il ne devient pas son vassal : il est un prince territorial, un patricius. Les terres concédées aux vikings sont cédées «in sempiternum» c’est à dire définitivement. Il s’agit donc bien d’une donation véritable. Charles le Simple offre aussi à Rollon la main de sa fille Gisla qui n’était encore qu’un enfant. Après ces longs pourparlers, Rollon  plaça ses mains dans celles du roi en signe de consentement. Puis vint la cérémonie de l’hommage, au cours de laquelle un événement pour le moins inattendu se produisit. L’hommage consistait à s'agenouiller devant le roi, seulement, la cérémonie ayant un peu changée, Rollon devait en plus lui baiser les pieds. Quand on l’avertit de se conformer à cette coutume, celui-ci aurait alors fait un bon en arrière en s’exclamant: «Nese bi Gott!» (Non, de par Dieu! ) ce qui provoqua beaucoup de rires dans le camp français. Rollon alors face à l'insistance des évêques ordonna à un de ses hommes de le faire à sa place. Le soldat normand, sans hésitation et sans s’agenouiller, aurait saisi le pied de Charles le Simple, le faisant trébucher devant une assistance hilare. Mais encore une fois, rien ne prouve que cet événement a vraiment eu lieu.

Gauche : Statue de Rollon dans la cathédrale de Rouen, (13e siècle). Droite : Charles le Simple en 896 par Georges Rouget

Une fois cet épisode terminé et le traité conclu, Rollon s’engagea à épouser Gisla et à se faire baptiser. Puis le roi, comtes, évêques et abbés lui prêtèrent serment. La Normandie était née. Hrolf repartit pour Rouen où on lui enseigna la foi chrétienne. Il y reçut le baptême en janvier 912 des mains de l’archevêque. Dans les années qui suivirent, il honora l’Eglise en octroyant des terres immenses aux cathédrales de Bayeux, Évreux, Rouen et aux églises comme celle du Mont Saint Michel, qui n’était pas encore une abbaye. Saint Clair sur Epte qui aurait pu n’être qu’un traité de courte durée, conditionna la politique entreprise en Normandie pour très longtemps. La province allait devenir la plus riche et la plus peuplée d’Occident.