Que pouvait bien faire un mondain tel que Monsieur d’Aurevilly en Normandie ? Voila bien la question que durent se poser les habitants de Saint-Sauveur-le-Vicomte, quand celui-ci armé de sa canne et son haut de forme « le pas délibéré et frappant du talon, le nez au vent, roidement campé sur ses jambes » arpentait fièrement les ruelles de sa ville natale. Cette « bourgade, jolie comme un village d’Ecosse ».

Venait-il contre son grès, dans ce qu’il décrivait pourtant comme le «désert normand» ? Bien entendu, non !

« Il faut s’apprivoiser à un pays pour lui trouver sa vraie physionomie ». Memorandum, 16 septembre 1858.

Il ne s’agissait pas pour Barbey, à la différence de Brummell, de s’exiler d’une société qui l’aurait dépouillé. Mais plutôt, en ces instants décisifs pour son oeuvre littéraire, de revenir en terre natale où il pouvait trouver des « paysages choisis », des « solitudes inondés », tous ces lieux qui « effrayent le jugement ».

Quand Barbey quitta la Normandie, en 1836, ce n’était pour ne plus jamais y revenir. Après ses études de droit à Caen, il avait rompu avec sa famille de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Décidé à partir pour Paris, il y dilapida l’héritage que lui avait laissé un grand oncle. Menant une vie dissipée de dandy, trainant sur les boulevards, il se surnommait lui-même «Le roi des Ribauds»!

Il revint en terre natale en 1856, soit vingt années plus tard. Pendant ce temps, Une vieille maîtresse et le Chevalier des Touches, à citer parmi ses ouvrages phares, étaient déjà parus. Pour ces oeuvres se déroulant au coeur de la Normandie le Parisien d’adoption avait retravaillé ses souvenirs, ses conceptions anciennes. Un ami libraire de Caen se chargeait de lui apporter des précisions historiques.

Comprendre, révéler ce pays natal, fut l’ une des grandes ambitions d’Aurevilly. Mêlant la fiction à la réalité, ses oeuvres sont un pèlerinage littéraire.

Voici ce qu’écrit Dominique Bussilet, spécialiste du « connétable des lettres », à ce sujet :

La terre, pour Barbey, ce « Normand à 36 carats », la terre ne peut être que la Normandie, et plus précisément encore cette étroite frange du Cotentin : un espace traversé par la Douve, le Gorget et le Marais de la Sangsurière, qui part de Saint-Sauveur-le-Vicomte pour rayonner vers Barneville ou Carteret, l’abbaye de Blanchelande, Néhou, La Haye-du-Puits, Bricquebec, Valognes, avec l’Océan pour limite. C’est là que sont les souvenirs d’enfance, que s’enracinent les récits et les superstitions, c’est là que l’enfant a rêvé, aimé, souffert. Sans doute devenu adulte idéalise-t-il les impressions anciennes, et pourrait-il dire pour une fois d’accord avec Gustave Flaubert : « La perspective du passé embellit-elle les choses ? Était ce vraiment aussi beau, aussi bon ? »

Maison natale de Barbey d’Aurevilly. Illustration originale d’Edward Le Brun, 2012.

Dans tous les cas, que les récits embellissent la réalité ou qu’ils la reproduisent fidèlement, point n’est forcément besoin d’avoir arpenté un lieu pour l’évoquer, ainsi que l’explique Barbey d’Aurevilly à son ami Trébutien, au sujet de la « terrible lande de Lessay », seul point de son département qu’il ne connaisse pas : « je suis persuadé qu’avec des impressions comme celles des récits de mon enfance et de l’imagination, on arrive à une espèce de somnambulisme très lucide ».

D’ Aurevilly ne s’installa pas définitivement en Normandie et continuait de vivre à Paris. Mais quand il venait passer du bon temps pour écrire dans le Cotentin, des lieux lui étaient particulièrement chers. Il passait un temps considérable à écrire à Valognes ses « oeuvres normandes ». Là-bàs, on le décrivait comme un « Fakir de solitude ». L’homme se promenait, souvent seul, dans les bourgs, villes, villages et dans cette nature si déserte, « épris jusqu’à l’envoutement de sa province natale et de ses paysages ».

Il aima longtemps séjourner dans l’hôtel du Grandval à Valognes :

À partir de 1873, Barbey loua le rez de chaussée de l’hôtel du Grandval. Il y venait régulièrement passer quelques semaines ou plusieurs mois en automne, sa saison préférée. Il semble que c’est là qu’il écrivit Les diaboliques un de ses romans les plus célèbres.

Devant l’Hôtel du Grandval, à Valognes. Illustration originale d’Edward Le Brun, 2012.

Ses promenades à Morsalines ou au chateau de Tourlaville, « digne d’Edgar Poë », lui réchauffait son coeur de « vieil homme », ainsi que le décrivait Théophile Sylvestre. Voici ce qu’il écrivit du château :

« Ce château a les pieds dans un lac verdâtre que le vent du soir plissait de mille plis… C’était l’heure du crépuscule. Deux cygnes nageaient sur ce lac où il n’y avait qu’eux, non pas à distance l’un de l’autre, mais pressés, tassés l’un contre l’autre comme s’ils avaient été frère et soeur, frémissant sur cette eau frémissante. « 

Le château de Tourlaville, gravure de G. Bouet, 1849.

Dans son discours pour l’inauguration du musée Barbey d’Aurevilly (en 1956), Jacques de Lacretelle, parlait ainsi du « Walter Scott de la Normandie »:

« Fier de sa naissance et de son terroir, fidèle servant des idées et des hommes qui ont disparu à la Révolution; épris jusqu’à l’envoutement de sa province natale et de ses paysages, il est en même temps l’esprit, éloigné de tout conformisme, qui se voue à la littérature et entend conquérir un nom par sa plume dans ce Paris qu’il méprise un peu, mais qui fait la gloire ! »

Mais revenons sur ces impressions de Carteret qu’il parcourait « rêvant tant de la vie éternelle sur les bords de la mer » et qu’il décrit dans son grand livre Une vieille maîtresse (une histoire d’amour « ressemblant à de l’ivrognerie ») en ces mots :

Extrait d’une Vieille maîtresse sur Carteret :

Julian Alden Weir, Normandy Farm, (1874), détail.

« Rien n’y manquait en mélancolie : ni les sons éloignés de la cloche de Barneville qui sonnait les premières vêpres du samedi, ni le mugissement, à cours d’intervalles, de quelque vache cachée dans la ramure au pied de la lande, ni l’heure qui, dans ces courtes journées de novembre, passe si vite, emportant le jour ! Ils étaient silencieux et comme pris de charme. Le charme était en eux et autour d’eux. Jamais ce pays qu’ils aimaient de leur amour même, leur avait paru plus digne d’être aimé.

C’est à proprement parler, le côté fier et beau de Carteret, le côté cher aux organisations poétiques. Cette mer qui se prolonge à votre droite devant vous, cette immensité de sable que le vent roule, par places, en dunes assez épaisses et assez hautes pour le douanier, la vedette de la côte, puisse y creuser un hutte contre la nuit et le mauvais temps, à votre gauche, fermant l’horizon à l’Est, comme la mer le clôt en couchant, les toits bruns de Barneville et la tour carrée de son clocher singulier, qui a peut-être soutenu des sièges : tout cet ensemble un peu austère, mais grandiose, doit captiver les imaginations rêveuses.

Pour cet homme grisé des odeurs incroyables de Paris, la Normandie ne fut ni une terre d’accueil à l’image d’un Wilde déchu, ni un mouroir à l’image de la triste vie du « prince des dandys » Brummell. Mais bien un lieu d’accueil, de renaissance, d’extases, d’apaisement, un peu de fuites aussi, où il pouvait trouver « humidité, noirceur, immobilité et silence ».