Que peut nous apprendre une caisse en bois récupérée dans un vide grenier normand ? Celle découverte par notre chroniqueur franco-allemand Paul Cherrier l’a mené jusqu’en Bavière, sur les traces d’un soldat allemand qui a combattu en Normandie.

Lors d’une belle journée de dimanche au printemps 2011, en me promenant sur une foire aux greniers tout près de Falaise, je remarquais au milieu d’une foule de vieux objets et d’outils une petite boite en bois avec des écritures de type germanique. Il y était finement inscrit au crayon à papier : « Gefr. Siegert (13a) Hausheim 25 Berg b Neumarkt/Obpflz ». Vu le couvercle cassé de la boite, sa propriétaire, une dame âgée, me l’offrit pour à peine un euro, m’affirmant qu’elle avait toujours été dans sa vieille demeure du côté de d’Epaney-Soulangy, à quelques kilomètres au nord de Falaise.

boîteDurant plusieurs années, je n’y portais pas vraiment d’intérêt, à noter qu’il s’agit à la base d’un objet de l’armée française, comme le prouve l’inscription sur le couvercle : « 20 pétards tir simulé percutant ». C’est donc sans aucun doute une petite caisse « de prise » récupérée par notre soldat allemand pour ses objets personnels après la défaite de la France au Printemps 1940. J’avais aussi découvert que le village de Berg se trouvait à une trentaine de kilomètres à l’est de Nuremberg, au cœur de la Bavière, plus précisément dans le département du Haut-Palatinat (Oberpfalz, région d’origine de Mickael Wittmann), à deux pas de la petite ville de Neumarkt, connue de nos jours pour la production de bière.

« Je décidai de leur écrire »

En juin 2014, je cherchai sur internet s’il existait encore à Berg des personnes du nom de « Siegert ». J’en trouvai un dénommé « Manfred Siegert » et décidai de lui écrire. Peu de temps après, je reçus un email de Manfred me faisant part de son intérêt pour cette curieuse enquête, tout en m’affirmant que ce « Siegert » n’était pas un membre de sa famille. Il me mit en contact avec son beau-frère Helmut Klein qui consacra beaucoup d’énergie à aller sur les traces de cet inconnu « Gefreiter Siegert ». Or il se trouve qu’Hausheim est un petit hameau dépendant de Berg, autrefois peuplé de quelques centaines d’habitants. Dans le cimetière d’Hausheim, on trouve bien un certain « Josef Siegert », né en 1921 et tombé sur le front de l’Est en 1943. Ainsi nous pensâmes au début que ce Josef Siegert aurait stationné en Normandie près de Falaise après la défaite française (1940), puis aurait été muté en Russie où il trouva la mort… mais pourquoi aurait-il laissé en Normandie sa petite caisse en bois ?

objets allemands

La caisse au milieu d’objets militaires allemands.

Grâce à quelques anciens d’Hausheim, notamment Peter Dörfler et Michael Thumann, ce dernier né en 1936 et qui a passé toute sa jeunesse dans cette contrée, autrefois charpentier et qui garde une mémoire étonnante : le « Siegert » de la petite boite n’est pas Josef Siegert … mais un certain Hans Siegert, qui n’a aucune parenté avec le premier. Revenons sur la vie de ce Bavarois.

colombages

Belle maison à colombages de Berg, localité à laquelle est rattaché le hameau d’Hausheim.

 

Hans Siegert est né tout près de Nuremberg, à Fürth, le 21 mars 1911. C’est sa tante, de Frau Lutter, habitante d’Hausheim, qui a participé à l’accouchement puis l’a apporté chez elle à Hausheim. Hans a grandi là et y fit sa scolarité. Autrefois Hausheim était une petite localité rurale largement composée de paysans, mais on y trouvait un petit « Lokal » (débit de boisson) et une paroisse, environ 400 habitants vers 1930. Hans Siegert lui s’est lancé dans des études de mathématiques et lorsque la guerre éclata en 1939, il n’avait pas loin de 30 ans.

enfance

Brotzeit (collation) durant une journée de travail, à noter les tenues modestes et les bouteilles de bière. de g. à d. Albert Thumann, Peter Dörfler, Hans Siegert, Johann Faschingbauer, Michael, Thumann, Heinrich Faschingbauer, Ludwig Fischer. (vers 1948-49).

Il fut incorporé dans la Wehrmacht et y devint Gefreiter (caporal), il devait probablement l’être en 1944. Le mystère subsiste sur son unité, il est clair qu’il n’était pas un Waffen-SS, mais il avait pu être aussi bien dans l’Armée de Terre (Heer) que dans la Luftwaffe. La caisse ne porte aucune inscription d’unité ni de numéro de Feldpost.

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La grange où la photo fut prise il y a 65 ans.

Le plus probable est qu’au moment de l’Opération anglo-canadienne « Totalize » vers le 15 août 1944 (plus de deux mois après le D-Day) rapide poussée alliée depuis le sud de Caen en direction de Falaise, le Gefreiter Hans Siegert a dû abandonner dans la précipitation cette petite boite personnelle, restée dans une demeure au nord de Falaise (vers Epaney) pendant près de 70 ans.

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Photographie évocatrice de ce que pu être l’aspect vestimentaire du Gefreiter Siegert. On y voit une colonne allemande de véhicules motorisés à l’arrêt dans un village français. Cliché pris vers juin ou juillet 1940.

Hans Siegert fait partie de ces dizaines de milliers de soldats allemands qui se sont retrouvés acculés dans la Poche de Falaise. Là il y a tout lieu de penser qu’il se rendit aux forces alliées, à moins qu’il ne parvînt comme des milliers de soldats allemands à s’extraire du Kessel, mais c’est peu probable.

maison

De gauche à droite Ludwig Fischer, Hans Siegert, Peter Dörfler, Heinrich Faschingbauer devant la fameuse maison d’Hans Siegert au 25 (13a), aujourd’hui disparue (vers 1949-50).

Après sa captivité, il revint à la vie civile vers 1947, reprit ses études et devint Docteur en mathématiques, c’est là qu’il déménagea et partit pour Ingolstadt le 29 août 1948, à Eckstallerstrasse 37 (voire doc. des archives municipales de Berg). La petite bourgade isolée d’Hausheim, son Heimat qu’il devait probablement apprécier, resta sa résidence secondaire, où il venait en vacances. Michael Thumann et Peter Dörfler se rappellent très bien de lui.

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Évocation du Gefreiter : servants d’un canon antichars de 75 mm type Pak-40 au cours d’un exercice vers octobre ou novembre 1943.

Durant ces années de Reconstruction, il se maria à une veuve, Frau Blechinger, vers 1950 qui avait déjà une fille, puis partit vivre à Munich. Ayant survécu à la guerre, le Docteur Hans Siegert décéda toutefois bien jeune, vers 1956, et fut enterré au Waldfriedhof de Munich. Sa femme mourut en 1989. M. Thumann se rappelle qu’un bus avait été organisé pour permettre aux gens de Hausheim de venir à ses obsèques sur Munich, auxquelles participèrent plusieurs dizaines de personnes.

1948

Document administratif sur Hans Siegert provenant des archives municipales de Berg, datant de 1948. Y est inscrit notamment, la date et lieu de sa naissance, son lieu d’habitation (Munich à ce moment-là), sa profession, sa religion (catholique) et aussi la puissance tenant la région, les États-Unis.

Hans Siegert n’a pas eu de descendance, et pour cette raison il n’est pratiquement pas possible de collecter d’autres informations sur lui, et notamment sur son passé militaire. Lors de ma visite à Berg le 20 décembre 2014 je fus accueilli très chaleureusement par H. Klein et M. Siegert qui organisèrent pour moi une journée mémorable sur les traces du « Gefreiter Siegert ».

« Paul, ta caisse a causé bien du tumulte dans le village ! »

Cette histoire curieuse partie d’une petite caisse en bois trouvée au cœur de la Normandie a permis de créer une belle passerelle entre la Normandie et la Bavière, et a aussi réactivé dans la mémoire des anciens de Hausheim. Avec son accent caractéristique de l’Oberpfalz, M. Thumann me déclara : « Paul, dein Kistle hat viele Unruhe im Dorf gebracht ! » (« Paul, ta caisse a causé bien du tumulte dans le village ! »).

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Me voici ! (deuxième à droite), en compagnie de Peter Dörfler (deuxième à gauche) et Michael Thumann (au milieu), dégustant une délicieuse bière locale de Neumarkt. En février dernier, le journal allemand Neumarkter Tagblatt publiait un article sur la découverte de Paul Cherrier.

Cette rencontre avec « Micha » fut aussi l’occasion moi d’en savoir plus sur les combats dans cette partie de la Bavière en avril 1945, contre les Américains. Il se rappelle de l’arrivée des GIs à Berg qui se fit sans résistance (seul un jeune garçon fut tué malencontreusement par un obus tiré par un blindé américain), mais à Neumarkt, à 6 kilomètres de là les troupes allemandes, dont des SS, organisèrent une résistance acharnée contre les Américains. La ville était déjà connue des Alliés en raison de l’usine d’explosifs qui s’y trouvait, et avait été copieusement bombardée.

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L’association des anciens combattants d’Hausheim, avec son drapeau aux armes de la Bavière. Photo prise à la fin des Années 1980, y figurent plusieurs vétérans de la Seconde Guerre Mondiale. En bas, photographie prise au même endroit en février 2015.