hugo jerseyNous vous avons déjà parlé de l’amour de l'écrivain pour la ville de Coutances, pour les landes de Jersey, pour Guernesey où le poète s’établit à partir d’octobre 1853, pour la mer et sa fureur… Ce paysage exaltait toute la spiritualité de l’écrivain : "Arbres, roseaux, rochers, tout vit ! Tout est plein d’âmes !", s'émerveillait-il. Et pourtant, dans une lettre à sa femme Adèle, où il y raconte sa visite du littoral normand, l’auteur des Contemplations ne manque pas de mordant sur la Normandie. Ainsi, à propos du Mont-Saint-Michel, il écrit :
« Ici, il faudrait y entasser les superlatifs d’admiration, comme les hommes ont entassé les édifices sur les rochers et comme la nature a entassé les rochers sur les édifices. Mais j’aime mieux commencer platement par te dire, mon Adèle, que j’y ai fait un affreux déjeuner.
a frugal meal clarence gagnon 1905
Une vieille aubergiste bistre a trouvé moyen de me faire manger du poisson pourri au milieu de la mer. Et puis comme on est sur la lisière de la Bretagne et de la Normandie, la malpropreté y est horrible, composée qu’elle est de la crasse normande et de la saleté bretonne qui se superposent à ce précieux point d’intersection. Croisement des races ou des crasses, comme tu voudras».
Guère rassasié, Hugo continue sa description du Mont, sans concession :
«À l'extérieur (il) apparaît comme une chose sublime (...). À l’intérieur le Mont Saint Michel est misérable. C’est un village immonde où l’on ne rencontre que des paysans sournois, des soldats ennuyés et un aumônier tel quel. Dans le château tout est bruit de métiers, des ombres qui gardent des ombres qui travaillent (pour gagner vingt cinq sous par semaine), des spectres en guenilles qui se meurent dans des pénombres blafardes.
mont saint michel

Le Mont-Saint-Michel, tel qu'aurait pu le voir Hugo. Peinture de William Stanley Haseltine.

Sous les vieux arceaux des moines, l’admirable salle des chevaliers devenu atelier où l’on regarde par une lucarne s’agiter des hommes hideux et gris qui ont l’air d’araignées énormes. La nef romane changée en réfectoire infect; le charmant cloître à ogives transformé en promenoir sordide...Voilà le Mont Saint Michel maintenant»
Avranches n'échappe pas non plus à la plume acerbe de l'écrivain. Il souligne que s’ «il y a une magnifique vue», il n’y a bien que cela :
«Autrefois il avait trois clochers, maintenant il y a trois télégraphes qui se content réciproquement leurs commérages. Or les bavardages d’un télégraphe sont d’un médiocre intérêt dans le paysage».

Gravure d'Avranches avec en fond le Mont Saint Michel.

Enfin, quand il parle de Coutances et de Saint-Lô, c’est pour critiquer les «dévastations» que la population opère sur son patrimoine. Ainsi à Coutances :
« Toute la cathédrale crie au scandale. On a déformé une ogive du quatorzième siècle pour y encadrer un absurde autel à soleil d’or qui coûte quatre mille francs. Il y a deux gros murs de plâtre tout à travers le transept. L’architecte du bâtiment avait commencé à badigeonner la nef en jaune vif avec voûtes blanches et nervures rouges. Le cri public l’a arrêté au quart de sa bêtise.»
chaireEt à Saint-Lô :
«On laisse tomber, faute de réparation, l’admirable église qui a deux clochers aussi beaux que la grande flèche de Saint-Denis. À cette église de Saint-Lô, il y a un détail unique, que je n’ai encore vu que là: c’est une chaire extérieure avec porte dans l’église d’où le prêtre haranguait le peuple. Le dernier maire de la ville voulait l’abattre pour un alignement de rue...»
Hugo, défenseur des vieux édifices, aurait sûrement été ému de savoir que cent ans plus tard, dans la «capitale des ruines» de 1944, subsisterait encore intacte cette veille chaire médiévale solidement accolée à la cathédrale mutilée (photo de gauche). Quant aux critiques adressées par Victor Hugo à certaines villes normandes, ne sont-elles pas la meilleur preuve de l'affection qu'il portait à sa région? Qui aime bien...