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Détail d'une lithographie du XIX ème siècle par Edmond Boulenaz. On y aperçoit au loin le gibet de Montfaucon.

Voici le destin tragique d’un homme qui connut, au début du XIVème siècle, la gloire, la richesse et les honneurs et finit pourtant de la manière la plus humiliante qu’un homme pouvait connaître à la fin du Moyen-âge : pendu. Et de surcroit, au plus célèbre des gibets, celui de Montfaucon !
Fort de son intelligence, il devient l’homme de confiance du roi
Enguerrand de Marigny connut une carrière brillante. Il n’était encore en ce début du XIVème siècle qu’un petit noble de la région du Vexin normand, en actuelle Haute-Normandie. Petit à petit, il parvient à se mettre au service de la brillante et cultivée Jeanne de Champagne-Navarre, héritière à la fois des comtes de Champagne et des rois de Navarre. À la mort de celle-ci, Enguerrand entra parmi les proches du roi Philippe le Bel. Il fut nommé ainsi chambellan royal. Officiellement, sa fonction était inférieure à celle qu’il détenait officieusement car, fort de son intelligence et de sa prestance, il devint l’homme de confiance du roi, jouant ainsi le rôle de principal ministre pendant plus de dix ans. Au sommet de sa gloire, Enguerrand de Marigny en profita pour se faire construire un magnifique hôtel à Paris. Très riche, il fonda plusieurs églises et fit notamment édifier une somptueuse collégiale à Ecouis à la taille immense, chose inattendue dans un si petit village. Elle est encore aujourd'hui debout.
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Détail de colombages, à Bayeux, datant du siècle d'Enguerrand de Marigny

 
Templiers sur le bûcher. Enguerran fut une figure importante dans la procédure de condamnation des Templiers par le roi. En 1312, la condamnation amena notamment 54 chevaliers de Paris à être brûlés vifs après avoir avoué pratiquer la sodomie ou commis des crimes irréparables pour l’époque comme de cracher sur la croix ou de pratiquer des «baisers impudiques».

Parmi les célèbres manoeuvres qu'Enguerrand régla avec le roi, fut le terrible Procès de l’ordre des Templiers. En 1312, la condamnation amena notamment 54 chevaliers de Paris à être brûlés vifs après avoir avoué pratiquer la sodomie ou commis des crimes irréparables pour l’époque comme de cracher sur la croix ou de pratiquer des «baisers impudiques».

Marigny joua un très grand rôle dans la vie économique du Royaume. Sous l’impulsion du roi, qui voulait renflouer les caisses de l'État ou encore financer une guerre en Flandre il décida de dévaluer la monnaie tout en augmentant les impôts.  
À la mort du roi sa carrière bascule  
Pourtant, de ses réformes, il s'attira une grande rancune et à la mort du roi, sa carrière bascula totalement. Quand disparu Philippe Le Bel, "roi maudit" par les Templiers, en novembre 1314, Enguerrand perdit la protection royale, et ses ennemis en profitèrent immédiatement pour l’accuser de détournement d’argent. Il est compliqué de savoir si les accusations étaient fondées. Les historiens penchent vers le fait que les détournements étaient bien réels et se seraient élevés à plus de 60 000 livres. Mais ce n’est pas tout, alors qu’Enguerrand aurait pu se sortir de ces accusations, en vint une autre beaucoup plus tragique pour cet homme pourtant autrefois si respecté... Une accusation de sorcellerie !
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Exemple de scène de procès au Bas Moyen-Âge. (Oeuvre du XVème siècle.) Parmi les chefs d’accusation contre Marigny il eu notamment ceux de malversation, altération des monnaies et détournements de fonds.

À l’origine de cette accusation, le comte Charles de Valois qui détestait Marigny. Celui-ci voulait trouver le moyen de régler  une fois pour toutes le compte de cet homme au pouvoir considérable. Le comte de Valois avait déjà accusé Marigny du temps de Philippe le Bel d’avoir reçu des avantages de sa situation, mais en vain. À présent, le roi entre les mains de Dieu et son successeur, Louis X, ne portant pas Enguerrand dans son coeur, il pouvait lui porter le coup de grâce.
"Condamné à mort et à l'infamie" C’est ainsi que débuta le tristement célèbre procès d’ Enguerrand de Marigny. On porta sur lui quarante et un chefs d’accusation auxquels il lui fut totalement refusé de se défendre.
Le problème est que ses comptes étaient à peu près en ordre et ne présentaient aucune irrégularités majeures. Il fallu alors, pour le comte de Valois, trouver le prétexte parfait... Il l’accusa alors d’actes de sorcellerie visant la famille royale. Marigny dont personne ne prenait la défense, ne pu contrer cette accusation à par de répondre à Charles :"Par Dieu sire, mais vous mentez !". Et le comte, furieux de cette réponse, se jeta sur le chancelier. Les deux hommes se mirent à se battre devant le roi et ils fallu plusieurs gardes pour les séparer. Pour le roi, la coupe était pleine, Enguerrand devait être exécuté sur le champ ! Celui qui avait encore tous le honneurs se retrouva ainsi condamné à mort et à l’infamie. Il ne lui fut même pas accordé d’avoir la tête tranchée comme tout notable pouvait encore l'obtenir. Au lever du soleil, pour cet argentier devenu sorcier, son corps serait pendu au gibet de Montfaucon. On raconte qu’une foule immense se pressa pour voir agoniser l’ancien grand argentier du roi. Le peuple groupé près de son corps hurla contre celui qui l’avait tant ruiné, appauvri, affamé, en dévaluant la monnaie et en augmentant les impôts.
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Gravure du XIXème siècle représentant l'exécution d'Enguerrand. L’historien Sauval, au XVIIème siècle dira à propos de son exécution : « C’est le premier vol en l’air et l’exemple le plus bizarre de la persécution de la fortune, dont vous ayez peut-être ouï parler».

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Le gibet de Montfaucon se trouvait près de l’actuel parc des Buttes Chaumont à Paris, c’est à dire dans la région nord-est de la capitale. À l’époque, cette région était plutôt délaissée. On raconte que la personne à l’origine de sa construction en pierres au début du XIIIème siècle ne fut rien d’autre que... Enguerrand de Marigny.

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Détail d'une miniature sur parchemin de 1380, tirée des Chroniques de France représentant Marigny pendu. On raconte qu' à peine Marigny pendu, une partie de la foule se rendit au palais pour y détruire une grande statue érigée à la gloire de cet homme .

À peine Marigny pendu, une partie de la foule se rendit au palais pour y détruire la statue à la gloire de cet homme qui avait été érigée. Toute personne pendu au gibet restait par principe habillée. Pourtant, la nuit venue, des gens allèrent détacher le corps trépassé du ministre, le dépouillèrent de ses biens et le laissèrent là nu auprès de la potence. Plusieurs années passèrent avant que l’on se soucia des restes décomposés d’Enguerrand... Pourtant, un peu avant de mourir, Louis X fut pris de remords se repentit d’avoir commis une si criante injustice. Pour se racheter, il fit libérer de prison l’épouse d’Enguerrand et lui légua plus de 10 000 livres. Les restes du corps de Marigny furent récupérés près du gibet et déposés à Vauvert dans l’Église des Chartreux.   Louis X ne fut pas le seul à vouloir se repentir de ses pêchers. Sur ses derniers mois, rongé par la maladie, Charles de Valois chercha un moyen d'obtenir la grâce divine en réparant ses méfaits envers Enguerrand.
Gloire et honneur allaient être rendus à Marigny
Agonisant dans son lit, le comte de Valois ordonna sur le champ que furent distribués des aumônes aux pauvres de Paris leur demandant de prier conjointement pour son âme maudite et celle du malheureux trésorier pendu. De plus, demandant la permission au roi, il ordonna que fusse transportée dans un cortège solennel la dépouille d’Enguerrand à la collégiale d’Écouis, que ce dernier avait construite à tant de frais. Ainsi, à peine trois ans après avoir péri dans les flammes pour sorcellerie et actions financières douteuses, Marigny se voyait réhabilité.  

Quel était le visage d'Enguerrand de Marigny ? Libre court ici à l'imagination comme le prouvent ces oeuvres du XIV ème, XIXème et XXIème siècles.

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Enguerrand disposait d'immenses terres en Normandie, son père, Philippe de Marigny, était seigneur d’Ecouis dans le département de l’Eure. Ici, une photo ancienne de l'étang creusé par Enguerrand de Marigny sur ses terres en face d'une de ses propriétés dont-il reste aujourd'hui une petite partie. Au XIVème siècle, la Mare était entourée de taillis et d’aulnes pour limiter l’évaporation de l’eau, et portait le nom de Bosquet Vert.