« Amis, trinquons à la santé de l’Empereur », par Paul Cherrier (©2012)

Pendant l’Époque moderne, la Normandie fut une région relativement prospère. Son âge d’or agricole a sans doute atteint son point culminant durant le Second Empire (1852-1870). La France s’industrialise et se modernise. Les denrées agricoles se vendent bien. C’est le temps de l’essor des chemins de fer, de l’agrandissement des villes et des traités de libre-échange avec la Grande-Bretagne. Tout cela a des effets stimulants pour les agriculteurs normands, et pas seulement les plus gros.

Napoléon III encourage à la fois l’industrie et l’agriculture, de là débute la démocratisation du camembert, des développements des cheptels bovins, pour la viande et le lait, avec un foisonnement de concours organisés par les chambres de commerce, le Ministère de l’Agriculture…

L’idéologie de la IIIème République a souvent fait passer les ruraux pour des illettrés réactionnaires dépourvus de culture politique, pour expliquer le vote paysan très important en faveur de Louis-Napoléon, devenu ensuite Napoléon III.

Mais les faits sont là, les paysans normands comme dans toutes les autres régions s’intéressent avant tout au concret : la vie économique, les prix, les impôts et la préservation fondamentale de la propriété, acquis de la Révolution.

Ils se sentaient réellement soutenus par le régime, des années 1850 aux années 1860. Et leurs revenus nets se sont accrus sur toute la période du Second Empire. Selon l’historien Gabriel Désert, « ce ralliement et cette fidélité sont très nets dans le Bessin et le Pays d’Auge, zones pourtant moins bonapartistes à l’origine ».

La paysannerie prouve par son vote son attachement au régime, et ce jusqu’au plébiscite impérial de mai 1870. Un électeur calvadosien écrit ceci :

« Gloire militaire, richesse nationale, extension de notre agriculture, de notre commerce et de notre industrie, quel crédit au compte de l’Empire en face de quelques malaises partiels et temporaires ! »


« Liberté, Egalité, Fraternité »
, les paysans du Second Empire sont sensibles à ce mot à leur manière. Ils désirent avant tout l’ordre, et notamment la stabilité financière et politique. Les journées sanglantes de juin 1848 à Paris ont créé une certaine psychose vis-à-vis du régime républicain naissant. La peur des « partageux », vieux terme désignant les socialistes, des « rouges », avec le vieux souvenir de la Terreur, est bien présente et conduit les ruraux à solliciter la protection d’un homme fort, dont le nom est unanimement reconnu.

La religion garde une place prépondérante dans la vie quotidienne. Jusqu’à la fin du Second Empire, la majorité des ecclésiastiques conserve une attitude très réservée envers le régime. Mais, souvent hostiles à l’Empire, ils ne se méfient pas moins de la république.

Le souvenir du Premier Empire est resté très ancré chez les Normands. Lors de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct de décembre 1848, à Saint-Pierre-sur-Dives un électeur glisse le bulletin ci-dessous :

« Je vote pour le prince Louis Napoléon Bonaparte
Le sauveur de la France
Vive le neveu de l’Empereur ».

Le commissaire de police de Honfleur l’écrit en 1864 :

« La dynastie impériale est le culte des campagnes. Il date de Napoléon 1er »

Les vétérans de la Grande Armée ont sans doute joué un rôle important dans la préservation du souvenir de la gloire impériale. À Luc sur Mer par exemple, un grognard du nom de Jacques Buhours, qui aimait raconter ses souvenirs de guerre, vécut assez longtemps pour connaitre le règne du neveu de l’Empereur.

Les colporteurs contribuent aussi à cette admiration, en transportant et en vendant des bustes et des gravures à l’effigie de Napoléon. Un rapport du sous-préfet de Lisieux datant de 1859 l’atteste : nombreux sont les ruraux qui conservent, quarante ans après sa mort, le portrait de Napoléon 1er. ■