«Le Hâble de Heurtot le 6 juin », illustration de Paul Cherrier (2012)

Le 6 juin 1944, les Américains et les Britanniques eurent bien entendu à combattre des Allemands, mais pas uniquement ! En effet, il y avait aussi des Osttruppen.  Ces soldats sont mal connus et pourtant ont représenté dans certains secteurs un apport non-négligeable au Mur de l’Atlantique.  Dans son ouvrage Fighting the invasion, l'historien David Isby nous explique qu' on les distinguait fréquemment sous le terme de « Russes », alors qu’il y avait en réalité des Ukrainiens, Kazakhs, Georgiens, Cosaques etc. Dans le secteur de la VIIème Armée, les Osttruppen étaient de plus en plus importants selon le général Pemsel : « Plusieurs bataillons de la VIIème Armée furent envoyés sur le front de l’Est, en l’échange desquels elle reçut 21 bataillons russes. Le Jour-J, plus d’un quart des bataillons de la VII. Armée étaient composés de Russes ». Le général Richter, commandant la 716.ID, stationnée entre Ouistreham et Asnelles, justement avait vu ses propres effectifs fondre dangereusement en 1943, pour combler les pertes du front de l’Est. En échange il a reçu 3 bataillons d’Osttruppen fin 1943-début 1944. Certaines sources permettent d’en savoir par chance un peu plus, bien qu’elles soient sur certains points contradictoires. Qui étaient ces hommes ? Que valaient-ils au combat ? Un dénommé Wagemann, officier de la 21.Panzerdivision, déclara après une visite des fortifications du Calvados et de la Manche :

« J’étais déprimé par l’état de nos défense entre le Cotentin et Caen. Il n’y avait que des divisions de dernière ligne, composées de soldats russes de l’Armée Vlassov et équipées en armes légères russes »

Le général Heygendorff, directeur des formations de volontaires à l’OKH, se montra plus optimiste :

« Leur attitude dépend en partie de leur commandant d’unité, qui se doit d’être un chef politique apte à soulever leur enthousiasme au point qu’ils acceptent avec joie de sacrifier leur vie pour leur propre cause autant que pour la cause de l’Allemagne […] ils étaient excellents en tant qu’éclaireurs »

Ces unités étaient en général stationnées légèrement en retrait du front de mer ; le général Pemsel déclara : « Un bataillon [de Russes], qui était spécialement réputé pour sa fiabilité, avait été envoyé sur l’aile gauche de la 716.ID, suite à sa demande »

En toute logique, Max Pemsel parle bien de l’Ost.Bn 441, qui d’après lui n’était pas si mal composé, en raison de ses faits d’armes antisoviétiques à l’est ? Probable. L’Ost.Bn 441 était dispersé dans de petites positions légères à quelques kilomètres de la côte, en arrière d’Asnelles, Ver, Graye et Courseulles, soit directement sur Gold et Juno Beach. Mais il y a une exception notable : au lieu dit Hâble de Heurtot, la 3ème compagnie fut entièrement installée en front de mer, dans le Wn 35 ! Leur position était on ne peut plus stratégique, à mi-chemin entre Ver et Asnelles.

Au matin du 6 juin, ces « Russes », il semble qu’il s’agisse en fait d’Ukrainiens, reçoivent de plein fouet l’assaut des Green Howards dans le Secteur Gold Beach et ont combattu dans la mesure où au départ le combat ne concernait que l’infanterie. Les pertes furent en effet enregistrées chez les Britanniques à cause des tirs venant de cette position. La découverte d’un trou avec de nombreux objets personnels de soldats anglais à proximité directe du Wn 35 semble corroborer une résistance pas aussi faible que l’on pourrait le penser….

Mais lorsque les chars britanniques entrèrent en jeu, tenir devint quasiment impossible. Rapidement, la position fut investie et la plupart des Osttruppen encore en vie tentèrent de fuir ou se rendirent. La 4.Kie, installée sur la crête de Meuvaines et autour de la localité quitta ses positions légères et se replia vers Bazenville et Creully sans opposer une grosse résistance. En fin de matinée, deux compagnies du 916.Inf.Rgt, allemand, lancèrent une contre-attaque entre Asnelles et Meuvaines, pour dégager le Wn 36. Des Osttruppen ont-ils pris part à cette action ? Mystère.

 D’après les photographies d’époque, il est clair qu’au niveau du matériel les « Russes » étaient peu favorisés. De même, après certaines tempêtes il arrive de trouver à l’emplacement du Wn 35 quelques munitions russes (7,62mm, mitrailleuse Maxim et fusil Moisin-Nagant), françaises (8mm, pour Mousqueton, mitrailleuse Hotchkiss) et même italiennes (fusil Carcano, 6,5mm) plus que des 7,92mm allemandes !

La résistance de ces ex-citoyens soviétiques le D-Day ne fut donc pas longue mais foncièrement avaient-ils les moyens matériels de résister plus longtemps ? 

Pas vraiment, on peut remarquer par ailleurs que dans de nombreux cas des éléments allemands de la 716.ID n’ont pas fait preuve d’une combattivité bien plus élevé, c’est le cas des batteries de Mare-Fontaine et du Mont-Fleury. D’ailleurs si l’on en croit le général Koestring, les unités de l’Est auraient mieux combattus que les Allemands si elles avaient été mieux équipées ! Tous les Osttruppen capturés par les Alliés occidentaux furent rendus à Staline qui les a tout simplement exterminés.

Retour sur les lieux, en images

L'intérieur des terres entre Ver et Asnelles, le bois sur les hauteurs était une position légère des Osttruppen qui fut abandonnée au matin du Jour-J

 

Vue de la position du Wn 35 vers l'ouest, en arrière on aperçoit les pontons d'Arromanches.

 

Petits blockhaus servant au logement des Russes. La mer ayant grignoté plus d'une dizaine de mètres du rivage depuis la fin de la guerre, certains blockhaus furent submergés et progressivement détruits.

Vue d'une petite position dont les matériaux utilisés à l'époque furent visiblement de mauvaise qualité. Le béton est loin d'être omniprésent sur le WN 35.

 

Blockhaus détruit récemment suite au déminage. Quid de la sauvegarde de tels vestiges ?

Soute à munitions enfouie sous des hautes herbes

La position d'artillerie pour 50mm, c'est la seule position bétonnée encore visible.