Nous sommes en 1811. La Grande Armée fait connaître à l’Europe la cruauté de la guerre. La Normandie, comme la France entière, vit une effroyable disette frumentaire à laquelle s’ajoute une dépression industrielle grave.

Le 2 mars 1812, dans la halle aux grains de Caen, des citoyens et citoyennes excédés par la faim décident de protester contre le prix du blé. Une femme qui fait partie de la foule des mécontents interpelle le préfet :

J’ai six enfants et pas un quarteron de pain à leur donner, point d’argent pour en acheter»

Le préfet, le baron Méchin, lui donne une pièce de un franc en lui ordonnant de se retirer. Mal lui en prit ! Immédiatement, toutes les autres femmes de la salle se lèvent pour lui réclamer de l’argent.

En 1812, un commissaire note que la vallée d’Auge est « en proie aux horreurs de la famine. Nombre de malheureux ne vivent que d’herbe et de son ». L’aumône pour un pauvre, par Martin Drolling (XVIIIe siècle).

Une bousculade générale se déclenche. Des cailloux sont jetés contre l’Hôtel de préfecture et un groupe part piller le moulin à eau de Montaigu, dont le propriétaire est soupçonné d’expédier du grain à l’étranger. Si les incidents à Caen s’arrêtèrent sur ces faits, ce ne fut pas la fin des tensions dans la région entre mars et avril. À Vaucelles, Falaise, Vire mais aussi Lisieux des incendies ou suicides vont être interprétés par la rumeur comme les conséquences de la famine.

Les sentences sont multiples et brutales

Le conseil municipal veut comprendre les causes de cette «émotion populaire». Mais deux semaines après les faits, en mars 1812, c’est bien le souci de l’ordre qui devient la priorité de Napoléon 1er. Les sentences sont multiples et brutales. Le 3 mars, le ministre de la police annonce :

L’empereur envoie à Caen le général de division Durosnel, son aide de camp qui partira demain à huit heures. Sa majesté fait diriger vers le Calvados environ quatre mille hommes de troupe qui y arriveront trois ou quatre jours après lui.

Des attroupements contre des boulangers, devant les halles et près de granges sont signalés à Villers-Bocage, Carentan et Pont-l’Evêque. Désastres de la guerre, selon le peintre Goya.

C’est au son du canon, accueilli par la garde d’honneur à cheval, que le général Durosnel entre dans Caen. Nous sommes le 6 mars, il est neuf heures du matin. Durosnel transmet à un commissaire général la liste complète  «des séditieux et des plus hargneux», «tous de la plus misérable condition».

Napoléon, qui menait la campagne de Russie, craignait la montée des oppositions en son absence. Il lui fallait briser toute manifestation de mécontentement. De gauche à droite, l’empereur Napoléon Ier, le ministre de la police Rovigo et le baron Méchin, préfet du Calvados.

De quoi sont-ils accusés ? De vol de grain, d’avoir «vociféré dans des groupes séditieux», d’avoir pris à parti le maire de la ville ou d’avoir cassé des vitres. Une cinquantaine de citoyens au total, dentellières, fileuses, tisserands, journaliers et marchands de bas sont arrêtés en pleine nuit. La sentence imprimée, largement diffusée, déclare condamner «la populace et l’enfant ignorant et faible, tenté à chaque instant par le mal, le vol et la violence contre les personnes et les biens.» Il n’y a pas eu mort d’homme le 2 mars, il y aura pourtant condamnations à mort deux semaines plus tard. Le conseil de guerre condamne huit prévenus à la peine capitale : quatre hommes, quatre femmes, dont deux dentellières. Ils sont exécutés immédiatement. Neuf autres accusés écoperont de huit années de travaux forcés et cinq de réclusion. Vingt quatre normands subissent une surveillance de police pendant cinq ans. Seules onze personnes seront acquittées.

Le clergé reste silencieux

Muette, la population reste ahurie par ce verdict. Pourtant, aucune personne haut placée ne proteste. Certains remercient même l’empereur d’avoir su maintenir l’ordre. Quant au clergé, il prêche l’obéissance au nom du maintien du «bon ordre».

Mais l’épisode n’arrêtera pas les mécontents, au contraire. À Verson, par exemple, «le peuple s’est porté chez des propriétaires et a mis tout à feu et à sang». Les prisonniers de Caen sont libérés en 1814, pendant la première Restauration. Le temps est à l’apaisement des esprits… et des estomacs.