OUTHIER2

Réginald Outhier avait bien des talents : astronome renommé et membre de l’Académie des Sciences, il fut aussi un grand ecclésiastique, chanoine de la cathédrale de Bayeux de 1748 à 1767. La capitale du Bessin lui doit, entre autres, une belle «Carte topographique de l’évêché».

La grande ambition de Réginald fut de prouver que la Terre n’est pas parfaitement ronde, mais légèrement aplatie aux deux pôles. Il fit donc partie de l’équipe dirigée par le mathématicien Maupertuis. Cette expédition leva les voiles à l’été 1736 dans un bateau de pêche nommé Prudent. Les savants firent halte à Stockholm pour demander au roi de Suède Frédérick Ier l’autorisation de mesurer son territoire. Elle fut aisément accordée, même si le roi protestant interdit à tout Suédois d’assister à une messe catholique du prêtre-savant Outhier.

L’équipée franc-suédoise prit la route du Nord, et s’enfonça en Laponie. Bien qu’habitués à travailler dans des conditions difficiles, les hommes furent surpris par le froid polaire. «Il était si grand, a écrit Maupertuis, que lorsque nous essayions de boire de l’eau de vie, la seule boisson qui restait liquide, la langue et les lèvres se glaçaient immédiatement contre le gobelet et on ne pouvait les en retirer sans saigner».

Voltaire fut à deux doigts de participer au voyage «pour être le poète de l’expédition». «Mais il fait trop froid là-bas», allégua-t-il finalement. Le philosophe s’est largement inspiré de l’équipe de Maupertuis pour écrire un des ses plus célèbres textes : Micromégas. Notre ami Outhier y fait une discrète (et anonyme) apparition. Lorsque le géant extraterrestre Micromégas tente de s’adresser à un bateau chargé de minuscules terriens, ces derniers ne voient pas d’où viennent les paroles et s’affolent. «L’aumônier du vaisseau récita les prières des exorcismes, les matelots jurèrent, et les philosophes du vaisseau firent un système», ironise Voltaire. Cet aumônier apeuré, c’est l’abbé Outhier. Le brillant Voltaire n’était pas très doué pour les compliments…