Précieux, libertins, célèbres dandys, ils furent nombreux à faire de la Normandie une terre d’accueil. À l’origine, il y a bien souvent la déception subi par l’homme du grand monde de subir l’opprobre, comme Brummell ou Oscar Wilde. Il y a aussi le désir d’un retour en terre natale, de retrouver les grands espaces et les rivages de Normandie. Barbey d’Aurevilly fut de ceux là.

Retour sur le passage en terre normande d’une des grandes figures du XIXe siècle littéraire, l’Irlandais Oscar Wilde.

Le port de Dieppe en 1885, par Gauguin (détail)

Celui qui ne laissa que peu de traces de son passage en Normandie, (combien fut-il court !), c’est Oscar Wilde. Après une vie de dramaturge et de mondain à Londres, célébré son Le Portrait de Dorian Gray et diverses pièces comme L’éventail de Lady Windermere, l’Irlandais fut incarcéré en 1895 pour homosexualité à la prison de Reading. À mi-chemin entre Cardiff et Londres.

Décidé, après ses insurmontables deux années de travaux forcés, à partir d’Angleterre vers la France, ce pays qu’il chérissait tant, il choisit de s’installer à Berneval en Haute Normandie. Il change de nom pour se faire appeler Sebastien Melmoth. Personne dans la commune ne connait l’identité du célèbre prisonnier de Reading et écrivain talentueux !

Specialiste de l’écrivain et membre de la société Oscar Wilde, Danielle Guérin a joliment raconté  la nouvelle vie du désormais Sébastien Melmoth sur la côte bas-normande :

Lettre de Wilde en mai 1897 à son ancien amant Lord Alfred Douglas :

Ici, je me lève à 7H30. Je suis heureux chaque jour. Je vais au lit à dix heures du soir. Paris me fait peur. C’est ici que je veux vivre.

Est-ce bien Oscar Wilde qui parle ainsi, lui qui n’aimait rien tant que les honneurs d’une société qui le fêtait, que les dangereux mystères de la nuit citadine, que l’agitation exaltante des grandes villes ? Non point. C’est Sebastian Melmoth l’homme errant, fuyant une notoriété si compromise qu’elle ne peut que se dissimuler dans l’obscurité d’un petit bourg français au nord de Dieppe, où nul ne le connait. Un petit bourg que, quelques semaines plus tôt, il n’aurait même pas su situer sur la carte. Car il n’y a pas grand-chose à Berneval, sinon une belle plage, de hautes falaises, une vingtaine de chalets et un unique hôtel où Wilde s’installe le soir du 26 mai 1897 et où il va rester tout l’été. « La mer a une jolie plage, écrit-il, vers laquelle on descend à travers un chemin creux, et la terre est couverte d’arbres et de fleurs, tout à fait comme dans un coin du Surrey »

La maison de Berneval où Wilde ecrivit la majeur partie de sa Ballade de la geôle de Reading.

Au cours des promenades qu’il effectue, « le cœur […] plein de révolte et d’amertume » il découvre une petite chapelle « pleine de Saints les plus fantastiques, si gothiques et laids »

L’hôtel de la Plage appartient à M. Bonnet, créateur de la station, et n’héberge, selon Gide « que quelques êtres de second plan […] Triste société pour Melmoth ! ». Monsieur Bonnet a accueilli chaleureusement ce dandy anglais dont il ignore tout, et les premiers temps, Wilde se sent heureux dans cet établissement tranquille où il jouit des deux meilleures chambres, au premier étage. Il se promène sur la plage, se baigne régulièrement, et va à la messe.  Au cours des promenades qu’il effectue, « le cœur […] plein de révolte et d’amertume » il découvre une petite chapelle « pleine de Saints les plus fantastiques, si gothiques et laids » dit-il. . Le 31 mai, alors qu’il a reçu la veille des photos de ses fils, il décide de faire un pèlerinage (bien court !) à Notre Dame de Liesse qui ne se trouve qu’à cinquante mètres de l’hôtel où il demeure. N’oublions pas l’époque où Wilde prenait un fiacre pour traverser la rue !

Falaises à Fecamp, en Haute Normandie, par Gustave Loiseau, 1920.

Cinquante mètres à travers des sentiers de campagne sont sûrement une expédition pour lui, et marcher jusqu’à l’église une sorte d’oblation. «Elle m’a probablement attendu pendant ces pauvres années de plaisir et, maintenant, elle vient à ma rencontre avec son message de Liesse ». Le mois de juin approche. Monsieur Melmoth se lie avec le curé de la paroisse, l’Abbé Trop-Hardi, et s’interroge : « je ne sais pas si je devrais lui dire que je suis déshonoré ». Le temps est beau, des amis viennent le voir et il envisage sérieusement de s’installer dans la station normande. Monsieur Bonnet veut lui faire construire un chalet pour 12 000Frs.

Le 22 juin, pour la fête du Jubilé, Wilde a invité douze petits garçons du village à manger des gâteaux et des friandises en chantant « God save the Queen »

Mais où trouver l’argent pour quitter l’hôtel de la Plage ? La vie d’hôtel commence à lui peser depuis qu’une femme et ses deux enfants habitent la chambre au-dessus de la sienne. Les enfants font du bruit, l’empêchant de travailler à l’écriture de sa « Ballade de la geôle de Reading », commencée début juin, et peut-être cette présence féminine lui rappelle-t-elle douloureusement le naufrage de sa vie de famille, sa femme et ses deux fils dont il espère en vain la visite.  Le 22 juin, pour la fête du Jubilé, Wilde a invité douze petits garçons du village à manger des gâteaux et des friandises en chantant « God save the Queen » et « La Marseillaise ».

L’Hotel de la plage, propriété de M. Bonnet, là où Wilde séjourna pour la première fois sur la côte normande.

Le temps devient exécrable et le secret de son identité vacille.

Le début de juillet est marqué par son installation au chalet Bourgeat, loué 32£ et pourvu d’un jardin, de deux chambres d’amis et de deux balcons. Enfin, Wilde a un chez-lui ! Cependant, Wilde va commencer à ressentir une grande lassitude. Le temps devient exécrable et le secret de son identité vacille. Les gens du village ont trouvé étrange que, seuls, les petits garçons aient été invités au Jubilé de la Reine, et que les visites de Monsieur Melmoth soient exclusivement masculines. On commence à le considérer d’un œil soupçonneux, et il est temps pour lui de fuir un passé qui s’apprête à le rattraper jusque dans son asile. Le 15 septembre, il quitte définitivement Berneval pour rejoindre son amant à Naples.

Aujourd’hui, la commune de Berneval dispose de son sentier Oscar Wilde !

L’intermède normand n’a duré qu’un seul été, pendant lequel Oscar Wilde a rêvé d’une nouvelle vie, dans la paix et la simplicité d’une campagne française. Aujourd’hui, presque toute trace d’Oscar Wilde a disparu de la commune de Berneval. La petite ville a été bombardée pendant la dernière guerre, détruisant la plupart des lieux où Wilde est passé, a vécu.

Un chemin rappelle son passage. La « sente Oscar Wilde » a été inaugurée par Merlin Holland, le petit fils de Wilde, en 1995. C’est ce sentier qu’empruntait quotidiennement Oscar Wilde pour se rendre de l’hôtel à la plage.