Pour empêcher que six pavillons français ne viennent s’ajouter à l’imposante flotte regroupée à Cherbourg en 1811, l’amirauté britannique avait ordonné d’intercepter les navires ennemis pendant leur trajet. Mais dès qu’une première frégate anglaise se profila à l’horizon, les canonnières françaises ouvrirent le feu. Le combat s’engagea, impitoyable.

En 1811, Napoléon souhaite réunir à Cherbourg une vaste flotte. Mais les Anglais, craignant une invasion, vont tenter de l’en empêcher.

Après la terrible défaite de Trafalgar, Napoléon Ier semble contraint d’admettre que l’Angleterre garde la maîtrise des mers. Pourtant, outre-Manche, on s’inquiète d’une possible invasion des troupes françaises. Les journaux s’alarment et un soldat basé à Jersey écrit : « Nous sommes tous dans un grand état d’anxiété. L’ennemi menace nos côtes et on fait tous les préparatifs pour les repousser ».

les pêcheurs osent à peine longer le littoral

À Cherbourg, en mai 1811, Napoléon visite Cherbourg et l’achèvement du port qui doit être, selon ses propres mots, « un oeil pour observer et un bras pour frapper ». Le blocus maritime imposé par les navires français à tous les ports ennemis empêche les industries anglaises d’exporter leurs produits. En contrepartie, les navires français pourchassent impitoyablement tous les pavillons battant pavillon français. De peur d’essuyer les tirs de canons anglais, les pêcheurs du Bessin et les caboteurs de Caen osent à peine longer le littoral.

Le 5 septembre au matin, conformément aux instructions du préfet maritime, une division de six canonnières quitte Boulogne et prend la mer en direction de Cherbourg. Le ministre de la Marine souhaite y réunir une imposante flotte navale. La flottille compte en tout 24 bouches à feu et près de 300 hommes.

À huit heures, le combat semble inévitable et l’on prépare les canons.

Aux environs de seize heures, apercevant au loin des pavillons ennemis, les canonnières se regroupèrent et rasèrent la côte. Le lendemain matin, vers huit heures, le combat semble inévitable et l’on prépare les canons. Les navires anglais ont pour unique mission d’intercepter les vaisseaux français avant qu’ils n’atteignent Cherbourg. Le « Goshawk », équipé de 18 canons fait feu sur deux vaisseaux français, qui ripostent aussitôt. Les coups de canons se succèdent pendant trois quart d’heures. Durement frappé, le Goshawk prend la fuite, espérant que les navires français le suivront dans ce piège. Il n’en est rien.

La résistance s’organise

À la nuit tombée, le commandant Jourdan, qui dirige la division française, gagne la rade du Havre où les canons des forts assurent une parfaite tranquillité. Le 7 septembre au matin, la flottille française retrouve sans surprise la « Goshawk », accompagné de la frégate « Barbadoës ». Sa grande puissance de feu rend la situation beaucoup plus inquiétante que la veille.

Cette carte du début du XVIIIe siècle mentionne la Fosse d’Espagne comme l’endroit « où l’on peut mouiller en tout temps ».

L’imposante frégate anglaise « Barbadoës » qui se profilait à l’horizon, en ce matin du 7 septembre, n’était pas pour rassurer le commandant Jourdan, tout juste âgé de 23 ans. Il ordonna le branle-bas de combat et se hâta de faire entrer la flottille dans la fosse d’Espagne, non loin d’Arromanches, pour y former la ligne de combat. Les Anglais mirent à l’eau des canots pour juger des moyens de défense français. Alors que la frégate anglaise s’approchait dangereusement, les canonnières françaises ouvrirent le feu. Le combat s’engagea, impitoyable, et la batterie située sur la falaise tonna sans interruption pendant une heure et demie.

« La Bataille d’Arromanches », gravure de Morel Fatio.

La résistance française tenait bon mais, croyant son vaisseau prit par le feu, une partie de l’équipage du navire 268 se jeta à la mer. Jourdan raconta que le capitaine du navire, « voyant la fumée sortir de la soute aux poudres, fit prendre de l’eau et en jette lui-même partout ». Pourtant, les navires anglais ne profitèrent guère de la situation. Ils auraient pu tenter de prendre le 268 avec de petites embarcations armées mais les tirs meurtriers de la batterie d’Arromanches les contraignirent à s’éloigner. C’est alors qu’apparut le  redoutable « Hotspur », frégate anglaise plus puissante que tous les autres navires qui s’affrontaient jusqu’alors.

Les canonnières françaises formèrent un front plus étendu pour que les boulets ennemis s’éparpillent plutôt que de se concentrer sur un seul point. Géant de bois et de feu, le Hotspur allait pourtant se trouver gravement immobilisé, au moment où la marée descendante lui fit toucher le fond. Alors que la mer baissait rapidement, l’énorme frégate s’inclinait, s’appuyant de travers sur sa hanche. Les marins eurent beau tenter de baisser leurs canons, ceux-ci pointaient toujours trop haut et leurs boulets se perdaient désespérément dans les terres. Devenue une proie facile, le navire anglais fut la cible des tirs de deux canonnières françaises. Depuis les terres, les Arromanchais n’allaient pas manquer de participer à cette page glorieuse de l’histoire navale française.

Le dénouement

Le commandant François Jourdan de la Passardière, héros de ces deux journées de combat.

Grâce au courage de ses marins, à l’habileté du commandant Jourdan de la Passardière et aux erreurs tactiques des Anglais, la flotte française allait donc, en cette journée du 8 septembre 1811, remporter une brillante victoire navale. Depuis la veille, le coeur des habitants d’Arromanches battait au rythme des coups de canons. On venait de toute la région admirer, depuis les falaises, l’impitoyable lutte des ces neuf navires de guerre. La batterie d’Arromanches avait même activé son four à réverbère pour lancer des boulets rouges sur l’ennemi. Elle tira jusqu’à épuisement de ses munitions. À la nuit tombée, les bâtiments anglais acculés éteignirent leurs feux et disparurent dans l’obscurité, les tirs cessèrent. La marée montante délivra le puissant brick anglais Hotspur, échoué depuis le matin. Battant retraite, la frégate lança par dépit une ultime bordée qui se perdit dans la falaise.

Au matin, les trois navires anglais avaient quitté la côte, laissant six morts français enterrés dans le cimetière d’Arromanches. Le nombre de tués anglais reste incertain mais un prisonnier français embarqué sur le Hotspur raconta en avoir dénombré quatre-vingt quatre sur ce seul navire, dont deux élèves appartenant à « des familles distinguées d’Angleterre et auxquels il a été rendu des honneurs extraordinaires». François Jourdan et son escadrille atteignirent enfin Cherbourg le 3 novembre 1811, dressant bien haut le pavillon national qu’ils avaient si vaillamment défendu.

Les habitants d’Arromanches ne s’étaient pas montrés moins tenaces et avaient assuré à la flotte française un précieux soutien. Quelques jours après la bataille, un adjoint du maire attesta dans une lettre écrite au préfet que « pendant le fort du feu et tout le temps qu’il a duré, ils n’ont cessé d’affronter les plus grands dangers, les uns à bord pour aider à manoeuvrer, les autres dans leurs bateaux parmi les canonnières pour porter secours où il y en avait besoin ». Un monument érigé en 1911 rappelle ces deux glorieuses journées, au cours desquelles « vingt-six bouches à feu seulement, y compris les deux canons du fort, avaient répondu à la centaine de canons dont disposait la division ennemie ».

Le monument, avant la cérémonie du bicentenaire.

 

 

 

Un boulet de canon est scellé dans la base du monument.