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Notre chroniqueur germanophone Paul Cherrier dévoile en exclusivité les résultats de sa nouvelle enquête sur Siegfried Kulper, « l’inconnu du 6 juin ». 

Suite à la découverte lors de mes études à Augsbourg du faire-part de décès d’un certain Siegfried Kulper, tué le Jour-J en Normandie à 23 ans, j’ai tenté fin 2012 d’envoyer un courrier en allemand à un dénommé Manfred Kulper, originaire de Göggingen, comme Siegfried. Pendant plusieurs semaines, peut-être un ou deux mois, rien du tout, et un matin j’eus l’immense surprise de recevoir une lettre d’une certaine Helga Fischerkeller, qui n’est d’autre que … la fille du caporal-chef Siegfried Kulper !

Très étonnée de l’intérêt d’un jeune Français pour une période aussi sombre, elle a pu me donner un certain nombre d’informations complétant mes recherches initiales.

Un géant d’environ 2 mètres et de 170 kilos

Helga est née le 26 juin 1944, trois semaines après le décès de son papa le Jour-J. Après bien des mois sans en avoir l’occasion, je fis enfin la connaissance avec beaucoup d’émotion, le 14 décembre 2013, de la famille de Siegfried : Helga, son mari Emil, leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, sa sœur Linde qui m’invitèrent pour déjeuner et m’accueillirent de façon charmante, ce qui m’a énormément touché, dans leur petit village du Württemberg, Ebenweiler. Là ce fut pour moi une formidable opportunité pour retracer la vie de Siegfried. Revenons-en à lui.

Enfance et jeunesse bavaroise   

Siegfried vint au monde le 21 juillet 1920 à Göggingen, petite bourgade charmante au sud d’Augsbourg (à l’époque commune indépendante), dans une Allemagne humiliée par le traité de Versailles, et des troubles intérieurs vivaces, et la création de la République de Weimar, fondée sur les ruines du Deuxième Empire de Guillaume II. Son père, Eugen Arnold a survécu à la Première Guerre Mondiale. Il n’était pas Bavarois, il venait de la région d’Ebenweiler, petite commune du Württemberg, entre Ravensburg et Biberach, où l’on parle le dialecte souabe. C’était un homme d’une force physique impressionnante, d’après les dires de la famille, un géant d’environ deux de mètres de haut, pesant 170 kilos ! La mère de Siegfried, Franziska (1899-1977) née Scheider (voir photos) était originaire d’Augsbourg.

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Kulperhütte, vers 1929. Le tenancier, Lorenz Kulper se trouve au milieu, avec son veston et sa chemise blanche. Devant lui, assis sur une sorte de caisse, le jeune Siegfried avec Franzl, un cousin. A gauche de Lorenz, un solide jeune homme portant la tenue bavaroise traditionnelle, ‘Lederhose’. Franziska est assise et tient un bébé dans ses bras. (collection Sieglinde Kern)

Pour diverses raisons, Eugen et Franziska se séparèrent dès 1920. Luiresta dans sa région natale et voulait que Franziska le rejoignît avec leur fils, le petit Siegfried. Elle refusa catégoriquement de quitter son Heimat Augsbourg, tenant tête à cette force de la nature et se maria avec un Bavarois dénommé Lorenz Kulper (1898-1958), homme droit et solide qui était commerçant à Göggingen, propriétaire d’une épicerie en centre-ville et qui tenait aussi un charmant petit local de restauration et rafraichissement de type ‘Biergarten’, sur les bords de la rivière Wertach, affluent du Lech, la bien connue de nos jours sous le nom de ‘Kulperhütte’, qui existe encore aujourd’hui. Il était soldat durant la Grande Guerre et s’est fait sévèrement gazé, d’où des problèmes pulmonaires importants. Il accepta très bien le jeune Siegfried, il l’aima et l’éleva comme si c’était son propre fils. Siegfried prit d’ailleurs son nom de famille et ne s’appela ni Scheider, ni Arnold. Siegfried Kulper a eu par la suite deux demi-frères, Oswald et Lorenz (nés en 1928-28) et une demi-sœur, Sieglinde (qui m’a fourni beaucoup d’informations et documents précieux) née en 1935, lorsqu’il était adolescent.

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Le même endroit aujourd’hui, le 16 décembre 2013. Le bâtiment est nettement reconnaissable, et la photo est prise dans le même angle qu’à l’époque (Paul Cherrier).

Il était un jeune garçon très aimé et admiré dans sa famille, aussi bien chez les Kulper où il passa la plus grande partie de sa jeunesse, que chez les Arnold d’Ebenweiler, où il allait quelquefois. Adolescent, il devint un beau garçon et sa stature en imposait, il tenait de son père naturel, vers 18 ans il mesurait facilement dans les 1m90 ! Il alla à l’école à Göggingen et grandit au 15a de la Wellenburger Strasse, avec Lorenz, qu’il considérait comme son père et sa mère Franziska.

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Wellenburger-Strasse, le 16 déc. 2013, dans le quartier où Siegfried passa toute son enfance. Il subsiste encore des bâtiments qu’il a connus à l’époque. (© Paul Cherrier)

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Vieille demeure, rénovée, de la Wellenburger Strasse. La maison des Kulper, au 15a, se trouvait près d’ici. Depuis, certains bâtiments modernes ont poussé. (© Paul Cherrier)

 

Helga a conservé jusqu’à nos jours de belles feuilles de sa période scolaire écrites et bel allemand à l’ancienne, des feuilles aussi de cours d’Histoire mais il en ressort qu’il n’était pas particulièrement doué en orthographe… Peut-être Siegfried n’aimait-il pas beaucoup l’école. Tôt, il se sentit attiré par l’artisanat, le travail manuel, et se passionna pour une des spécialités qui fait encore de nos jours la renommée du sud de l’Allemagne : la charcuterie ! « Siegfried wollte Metzger werden ! » (« Il voulait être boucher ! ») d’après les dires d’Helga et de son mari Emil. Il réalisa son apprentissage en charcuterie avec beaucoup de talent et de rigueur à cette fin à la fois dans le Heimat de son père naturel (zone d’Ebenweiler, Altshausen) et à Augsbourg ; on l’imagine bien s’occupant pendant des heures des jambons, saucisses (Schinken), Weisswürste, Schnitzel, Rouladen, Maultaschen etc. Même après sa disparition, le jeune Siegfried avait marqué Ebenweiler par son travail bien fait et consciencieux, la charcuterie était vraisemblablement un point important dans sa vie. Sa fille Helga a d’ailleurs souvent entendu dire durant sa jeunesse, que son père était un excellent charcutier.

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Vieux bâtiment administratif de Göggingen, avec un crépi jaune, aujourd’hui bibliothèque municipale de ce quartier d’Augsbourg. (P.Cherrier)

Le jeune Bavarois traversa les Années 20 et 30 marquées par une crise économique d’une envergure inouïe et la montée puis la prise du pouvoir des nazis. Göggingen n’était pas particulièrement un fief électoral hitlérien (à l’inverse de Königsbrunn par exemple), mais le régime était accepté grâce à ses succès en matière économique et de politique étrangère : le chômage baissait, les industries se développaient à grande vitesse dans l’agglomération d’Augsbourg (notamment militaire avec l’usine Messerschmitt à quelques kilomètres à l’est de Göggingen, les usines textiles, MAN).

De passage aux ‘Hitlerjugend’ ?

Hitler était vu comme l’homme qui a ramené la prospérité en Allemagne, même chez ceux qui n’étaient pas nazis. Il semblait également donner une chance à l’Allemagne d’effacer l’humiliation de 1918-19. Le réarmement s’amplifiait, les casernes commençaient à se dynamiser (il en existait d’ailleurs une, ‘Prinz-Karl Kaserne’, entre Göggingen et Hochfeld).

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Portrait de Siegfried, légèrement colorisé, pris vers 1937, alors qu’il était jeune charcutier. Son visage juvénile n’est pas encore marqué par la dureté des combats qu’il connaitra quelques années plus tard (Collection Helga Fischerkeller)

 

 

Toutefois, dans chaque famille allemande, la vie continuait, personne n’entrevoyait vraiment les nuages noirs qui commençaient à ombrager l’Europe. Est-ce que Siegfried fut intégré aux ‘Hitlerjugend’ ? C’est possible, il était difficile de ne pas y être intégré lorsqu’on était jeune Allemand. Le visage de l’Allemagne changeait rapidement depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, mais le quotidien assez peu en cette fin des Années 30. Chez les Kulper, on ne parlait pas de politique, il y avait assez à s’occuper avec l’épicerie et la ‘Biergarten’. Le sérieux Siegfried lui semblait avoir trouvé sa voie.

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kulperInstallation en Rhénanie-Westphalie à la veille de la guerre, le jeune Augsbourgeois se retrouve subitement incorporé dans une unité rhénane

Pour une raison qui nous est (encore) inconnue, Siegfried, à peine adulte quitta sa Bavière natale pour la Ruhr vers 1938-1939, dans le Nord-Ouest de l’Allemagne. Est-ce pour des raisons militaires ? Peu probable. Pour des raisons professionnelles plutôt, pour voir du pays et découvrir cette région hautement industrialisée, berceau des Krupp ? Il subsiste un mystère. Une chose est sûre : il tomba amoureux là bas d’une belle brune, un peu plus jeune que lui, Hilde, qui était originaire d’Essen. Il est fort possible qu’ils se soient connus à ce moment-là. Couple atypique, lui Bavarois avec son accent d’ ‘Augschburger’ sans aucun doute bien prononcé, et elle Rhénane-Westphalienne.

Contraint à la vie militaire

Alors qu’il découvrait la vie, à peine sorti de l’adolescence, qu’il n’avait sans doute que bien peu d’intérêt pour la politique et l’armée, la course à la guerre se préparait. Mars 1938 : Anschluss de l’Autriche, septembre 1938 : Conférence de Munich, mars 1939 : rattachement des Sudètes au Reich et dépeçage du reste des territoires tchécoslovaques.

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Enregistrement de Siegfried auprès des autorités municipales d’Hilden, dans la Ruhr. C’était le préalable à la réalisation de son service militaire, à son enrôlement obligatoire dans la Wehrmacht. On en en mai 1939, quelques mois avant l’attaque allemande contre la Pologne. (Collection Helga Fischerkeller)

Dès le 26 mai 1939, quelques mois avant l’attaque de la Pologne par Hitler, Siegfried fit son devoir comme des millions d’autres Allemands et fit son inscription obligatoire au service militaire… il avait 18 ans ! Il s’enregistra auprès de la police municipale d’Hilden, petite ville industrieuse au sud d’Essen, entre Düsseldorf et Solingen, où il résidait. Son adresse de l’époque nous est connue, Gerresheimer-Strasse 1, il était locataire chez ‘Adels’, qui devait être à l’époque le nom d’un hôtel-restaurant (voir doc.).

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Photo de gauche : Petite ruelle du centre-ville d’Hilden, qui a peu changé depuis l’époque où Siegfried y séjournait (P. Cherrier, 13 mai 2014). Photo de droite : Gros plan sur le panneau (en haut à gauche) et sur le numéro (à droite, émaillé bleu) .

 

Le N° 1 de la Gerresheimer Strasse, Hilden. Le bâtiment d’architecture typique du 2ème Reich (1871-1918), devait autrefois déjà être un hôtel-restaurant. Il est émouvant d’imaginer que 75 ans auparavant Siegfried, à peine sorti de l’adolescence, vivait ici, si loin de son Heimat (P. Cherrier)

Le N° 1 de la Gerresheimer Strasse, Hilden. Le bâtiment d’architecture typique du 2ème Reich (1871-1918), devait autrefois déjà être un hôtel-restaurant. Il est émouvant d’imaginer que 75 ans auparavant Siegfried, à peine sorti de l’adolescence, vivait ici, si loin de son Heimat (P. Cherrier)

Il dut cesser son activité professionnelle qu’il adorait et se vit contraint à la vie militaire. Siegfried fut incorporé dans une division de haute qualité militaire, la 26.Infanterie-Division, unité rhénane fondée en 1936 à forte tradition qui participa très activement à la campagne de France en 1940. Il fut placé au sein du 77ème Régiment d’Infanterie. Il n’a jamais été par conséquent rattaché au Wehrkreis VII, région de Munich, mais à celui de Münster, le Wehrkreis VI.

 

Blason de la 26ème Division d’Infanterie (Dessin Paul Cherrier)

Blason de la 26ème Division d’Infanterie (Dessin Paul Cherrier)

Il est fort probable que le jeune Siegfried, alors grand et jeune gaillard d’à peine 20 ans, après plusieurs mois de formation militaire ait participé à la Blitzkrieg en Belgique et en France en mai et juin 1940. L’Infanterie-Regiment77 faisait partie du Heeresgruppe A, au sein du XXXVIIIème Armee-Korps. L’unité y aura d’ailleurs de lourdes pertes autour de Sedan, dans l’Aisne puis poussera jusqu’en Champagne.

 

 

 

 

 

 

Photo prise à Göggingen, vers 1941. On reconnait le grand Siegfried, à côté de sa mère et à droite Lorenz. Au premier plan, ses deux frères Oswald et Lorenz, au milieu souriante la petite Linde. (Collection Sieglinde Kern)

Photo prise à Göggingen, vers 1941. On reconnait le grand Siegfried, à côté de sa mère et à droite Lorenz. Au premier plan, ses deux frères Oswald et Lorenz, au milieu souriante la petite Linde. (Collection Sieglinde Kern)

Ensuite, jusqu’à la veille de l’attaque de l’URSS (juin 1941), le régiment stationna comme troupe d’occupation en France et en Belgique. Cette division avait un matériel d’assez bon niveau, bien meilleur que les divisions statiques de la Wehrmacht et un esprit de corps très prononcé, les hommes étaient fier d’appartenir à leur 26ème division. Sieglinde, sa (demi)sœur, jeune enfant pendant la guerre, se rappelle en tous cas avoir entendu qu’il avait été chauffeur-motocycliste (Kraftradfahrer), peut-être estafette (Melder). Les années 1939-40 restent floues concernant son frère, en revanche il a été possible de bien retracer son parcours militaire à suivre.

La suite de l’enquête… 

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