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Et si l’on s’était trompé ? Et si Harold, le traître, le félon, était en réalité le vrai héros de la Tapisserie de Bayeux. Car la plus célèbre broderie du Moyen-Âge n’est pas une oeuvre à sens unique, une oeuvre de propagande à la gloire du duc Guillaume.

Notons d’abord que Harold n’est pas représenté comme un traître d’un bout à l’autre de la broderie. Son héroïsme est par exemple évoqué quand il vient en aide à un soldat sur le point de se noyer. Mais la complexité de l’oeuvre ne s’arrête pas là.

La célèbre scène de la mort du roi Édouard le Confesseur illustre, selon l’historien Thierry Lesieur, cet art subtil du double-sens et de la contradiction qui traverse la Tapisserie. Le roi, au seuil de la mort, joint sa main droite à celle d’un proche. S’agit-il d’Harold ? Pour les chroniqueurs anglo-saxons, cela ne fait aucun doute : le roi a mis tout son royaume sous la protection d’Harold.

Des moines rebelles ?

Le sens de l’image semble suspendu. Le spectateur de la Tapisserie sera libre d’interpréter la scène en fonction de ses propres présupposés idéologiques : s’il est anglo-saxon, il y verra la désignation d’Harold comme héritier de la couronne ; s’il est normand, il ne verra là que l’agonie d’un roi exhortant ses proches à rester fidèle à Guillaume.

Pourquoi la Tapisserie semble-t-elle entretenir le flou sur des évènements aussi décisifs que la mort du roi et la désignation de l’héritier ? Il est probable que la Tapisserie a été conçue par des artistes anglo-saxons du monastère de Canterbury, peu de temps avant que n’éclate une rébellion générale des moines contre leur supérieur normand.

Les moines ont-ils voulu manifester leur désaccord au sein même de l’oeuvre ? Rien ne permet de l’affirmer. En fait, ce discours à double-sens de la Tapisserie s’inscrit dans une pratique poétique courante au Moyen-Âge. Plusieurs oeuvres médiévales anglo-saxonnes pratiquent cette jonglerie, qui consiste à faire coïncider deux sens opposés, à maintenir comme également vrais le oui et le non.

La lecture de la Tapisserie dépendrait donc du regard que l’on jette sur elle et de la sensibilité de chacun. N’est-ce pas le propre d’une oeuvre d’art ?