Rares sont les lieux où l’on a poussé plus loin qu’en Normandie l’art des girouettes. De la cathédrale de Coutances au navire de Guillaume le Conquérant, la Normandie fut le pays des girouettes dorées, une coutume héritée des Vikings. Une enquête historique inédite.

Entendons-nous bien. Le coq posé au sommet des églises n’est pas une spécificité normande. Au IXe siècle, la pape aurait même demandé que tous les clochers arborent cet animal, pour rappeler aux chrétiens la phrase du Christ : « Avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois ». Mais la Normandie a gardé de la colonisation viking la coutume de ne pas laisser les coqs-girouettes en cuivre, et de les couvrir d’une couche d’or, ou dorée.

C’est à Coutances que commence notre voyage "au pays des girouettes dorées". Les chroniques médiévales racontent qu’en 1091, la cathédrale fut abîmée par une violente tempête :

Le 9 novembre [le 5 décembre selon un autre texte, ndlr], il y eut un tremblement de terre et de la foudre, de sorte que le coq doré du clocher de la cathédrale fut mis en pièces.

Gémissant sur les malheurs de son église, l’évêque envoie chercher en Angleterre un artisan-plombier, nommé Brismet. L’homme répare la toiture et « restaure avec zèle le coq doré », dit la chronique. C’est donc un coq doré qui dominait le clocher de Coutances à cette époque. Une coutume étrange puisque partout ailleurs dans le royaume de France, les coqs des églises étaient uniquement faits de cuivre.

« Le fait de dorer les girouettes est sans doute une coutume viking », affirment deux historiennes dans une revue archéologique suédoise, Fornvännen, publiée en 1983. Dans les pays qui n’ont pas été influencés par les Vikings, expliquent-elles, on ne dorait pas les coqs, même quand les églises étaient très riches. Un exemple ? Vers 1110, la foudre frappe la somptueuse basilique du Saint-Sauveur, à Rome. C’est un coq de cuivre (gallum aeneum) qui est touché.

Recouvertes d’or, les girouettes normandes sont de véritables objets sacrés. Quand on lui apprend que l’oiseau-girouette a repris sa place en haut du clocher, l’évêque de Coutances se fait soulever de son lit et rend grâce à Dieu : « Je craignais que ma mort arrive trop tôt pour que je ne puisse voir mon coq remonté à cet endroit ! ».

Dans la France médiévale, la portée symbolique des girouettes semble avoir été très forte. Seuls les seigneurs pouvaient surmonter leur logis d'une girouette. Il existe un « droit de girouette » et la coutume stipule qu’elles sont « en pointe comme les pennons, pour les simples chevaliers, et carrées comme les bannières, pour les chevaliers d’un rang supérieur ». Ornementales, les girouettes deviennent de véritables oeuvres d’art qui rappellent le statut du propriétaire du lieu.

En Normandie, l’utilisation des girouettes comme marque de noblesse est particulièrement répandue. « Là encore, l’influence viking est probable », explique l’historienne Jehuda Neumann. En Scandinavie, les girouettes sont de véritables étendards. On les fixe sur les bateaux des chefs et à l’entrée des maisons. Dans la Saga d’Orvar Odd, il est dit que :

Odd donna à Gudmund et Sigurd le bateau-dragon de Sóti. Il avait fait peindre entièrement le bateau-dragon de Hálfdán. Les têtes de proue et la girouette étaient décorées d’or.

C’est dans la culture maritime normande que les Vikings ont laissé la plus fort empreinte. Les girouettes en sont aussi la preuve.

On sait que Guillaume le Conquérant était très attaché à ses origines nordiques (il descend de Rollon), symbole de son indépendance vis-à-vis du pouvoir royal. Quand il s’embarque pour l'Angleterre en 1066, il prend soin d’équiper son navire-amiral d’une girouette dorée, à la manière de ses redoutables ancêtres. Voici ce qu’en dit le Roman de Rou (1160), du poète normand Wace :

Une lanterne fist li Dus / Le Duc fit attacher une lanterne Metre en sa nef le mast de sus / Au mât de sa nef Une wire-wire dorée / Et une girouette dorée Out de coivre en somet levée. / Faite de cuivre, au sommet fut posée.

Saviez-vous que le mot français « girouette » ne vient ni du latin, ni du grec, mais du vieux norrois, la langue des Vikings ? Le mot viking « vedrviti » est passé dans la langue normande pour devenir « wirewite », puis dans le français, où il s’est un peu mélangé avec le verbe « girer » (tourner).

Le mot « wirewite » fut utilisé en Normandie jusqu’à l’époque moderne. Le Mystère de l'incarnation, représenté à Rouen en 1474, chante ceci :

Pour voir plus loing. Quant est de la fenestre, C’est pour viser a destre et a senestre D’ou vient le vent, lequel declare et dicte Ce moulinet qui sert de virevite.

Et voici comment l’historien normand Charles de Bourgueville décrit une tempête, en 1588 :

Les vents abattirent toutes les virrevittes des maisons, pierres et bois où elles étaient affichées, et les coquets de dessus les Églises.

Sous l’influence probable des Vikings, les girouettes furent un symbole de noblesse et de spiritualité très apprécié des Normands. Aujourd’hui, elles ont un peu disparu de nos maisons et de nos fermes. Puissent les coqs dorés à nouveau chanter sur nos maisonnées ! ●

Cette girouette de 1836 est un clin d'oeil amusant à ses ancêtres vikings. À voir au Musée de la Glacerie (près de Cherbourg).

Infos pratiques :

Il existe quelques fabricants de girouettes en Normandie. Parmi eux :

  • La Girouetterie du Cotentin, 21 Route de Bricquebec 50700 Valognes
  • Bernard Girard, 15 Route des Anglais 27260 Épaignes
  • Et en Midi-Pyrénées : Girouettes Normandes, La grange des arts, 12130 Ste Eulalie d'Ol
Photo du titre :  Détail de la Tapisserie de Bayeux (XIe siècle). Avec autorisation spéciale de la Ville de Bayeux