Photo prise à Bayeux, en juin ou juillet 1944

Ces six femmes ne sont ni des stars du cinéma, ni des infirmières envoyées au front. Elles font partie des premières correspondantes de guerre de l’histoire. Elles ont couvert les évènement du Jour J en Normandie pour les plus grands médias de l'époque. Voici le portrait de trois d'entre elles. Ruth Cowan, celle qui "voulait tout voir" Ruth Cowan est née à Salt Lake City en 1902. Elle devient reporter à 26 ans et part aussitôt s’installer à Chicago. Là-bas, elle enquête sur les trafics liés à la contrebande d’alcool et couvre le procès d’Al Capone. À Washington, quelques années plus tard, on lui refuse d’accéder à la conférence de presse donnée par le président Roosevelt. Furieuse, elle envoie une lettre à Éléanor, la femme du président, qui décide alors de tenir sa propre conférence de presse devant des journalistes femmes exclusivement ! La guerre éclate en 1939, et Ruth Cowan embarque aussitôt pour Londres, puis Alger. Elle pose le pied en Normandie en même temps que les soldats de l’opération Overlord. Dans une récente interview, Ruth Cowan a commenté son parcours : « Pendant toute ma carrière, j’ai essayé de sortir du stéréotype de la journaliste féminine. On ne voulait nous faire faire que des reportages sur les infirmières, les civils ou le ravitaillement, mais jamais sur les combats, jamais sur les stratégies militaires. On voulait nous montrer une petite partie de la réalité, et moi je voulais tout voir ». « Avec les soldats britanniques, écrit-elle en juin 1944, je parle surtout de leur famille et de leur pays. Mais ils veulent aussi tout savoir des bombes volantes allemandes (les V1) qui sont tombés dans le sud de l'Angleterre. Pendant ce temps-là, des camions sortent des avions à toute vitesse. Les ambulances tournent à plein régime. Au loin, on entend un bruit sourd, un boom. De la poussière de sable jaillit dans le ciel : il reste encore beaucoup de mines à déterrer ». En 1987, Helen Thomas, la plus célèbre journaliste américaine, a écrit une lettre à Ruth Cowan : « Nous avons eu un engagement particulier dans le combat que mènent les femmes journalistes. Vous, Ruth, avez toujours été une étoile capable de nous guider. Les femmes journalistes de cette époque-là étaient exceptionnelles, uniques et fortes. Nous n’avions pas le choix ».   Sonia Tomara, la voyageuse Née dans une grande famille de l’aristocratie russe, Sonia Tomara quitte le pays avec sa mère trois ans après la révolution russe de 1917. La jeune réfugiée arrive à Paris avec 150 francs en poche, et beaucoup d’ambition. Elle parle neuf langues et ne tarde pas à trouver un petit poste au Matin, l’un des plus grands quotidiens des années 1920. Puis c’est le Herald Tribune qui l’embauche : sa carrière d'aventurière est lancée. Asie, Amérique-du-Sud, Europe, Sonia Tomara est sans doute la plus voyageuse des correspondantes de guerre. Qu’elle parle de la misère d’une ville chinoise ou de la débâcle française de juin 1940, son style très « graphique » est vite reconnaissable et fait son succès. Voici ce qu’elle écrit à la libération de Paris : « Le 19 juin 1940, nos coeurs étaient lourds de désespoir et d’angoisse, tandis que le ciel de Paris était assombri par des fumées de camouflage. Cette fois le jour était radieux. Mon coeur était si tendu que je craignais qu’il n’explose. Pendant quatre années, Paris, que j’avais connu si intimement, était devenue une cité interdite baignée de légendes, transmises par des réfugiés ou par des agents des mouvements de résistance. Désormais, je foulais à nouveau ses pavés. Je montais en courant les trois étages de la maison où j’avais séjourné : là étaient les miens, juste un peu plus vieux, un peu plus frêles que lorsque je les avais laissés ». Comme journaliste, Sonia Tomara a couvert les grands moments de la Libération. Comme femme, fille et soeur, elle les a vécus de l’intérieur. « Je n’ai jamais cherché le scoop, parce qu’un scoop ne vit qu’une journée. Les journaux eux-mêmes ne vivent qu’une journée. Ne vous faîtes pas trop d’illusions là-dessus. Je pense qu’il est plus important de couvrir des évènements à l’arrière plan plutôt que ceux qui paraissent évidents, ceux que tout le monde couvre. Mais c’est vrai que tout correspondant d’un grand journal souhaite couvrir la grande Histoire, ou au moins avoir l’illusion qu’il le fait ». Sonia n’en a sans doute pas eu que l’illusion.   Betty Knox, l'ex-danseuse de cabaret Betty Knox est sans doute la plus chanceuse des six correspondantes de guerres présentes sur cette photo. Née au Kansas, en plein coeur des États-Unis, Betty Knox rêve de paillettes et de voyages. En 1928, elle rencontre un peu par hasard deux danseurs avec qui elle monte un spectacle de danse humoristique intitulé Le Cauchemar de Cléopâtre : parodie légère des danses orientales. Le succès est immédiat. La petite pièce de dix minutes, qu’on peut regarder encore aujourd’hui sur Internet, est jouée partout en Europe, en Afrique et en Inde. Le trio devient célèbre, mais ne se fait pas que des amis. Betty Knox se produit à Berlin en 1936 devant Joseph Goebbels, chef de la propagande du Troisième Reich. Le ministre nazi juge le spectacle « indécent » et « mauvais pour la jeunesse ». On dit qu’au contraire Mussolini l’a adoré. Quoiqu’il en soit, Betty Knox se lasse de la comédie et décide de changer de voie. Ne faisant pas les choses à moitié, elle se lance dans le journalisme de guerre, au London Evening Standard. Avec son amie Erika Mann, première à droite sur la photo, elle couvre le débarquement allié de juin 1944 et passe par Bayeux, où l’armée britannique a installé un vaste campement. Mais c’est à nouveau en Allemagne que Betty Knox fait parler d’elle. Elle est en effet envoyée par son journal pour suivre le procès de Nuremberg, qui doit juger les dirigeants du Troisième Reich. « Hey, tu es au courant que Göring s’est suicidé ? », lui lance au détour d’un couloir un soldat américain qu’elle connaît depuis longtemps. Voilà un scoop inouï. Mais Betty Knox, prudente, ne publie pas aussitôt l’information. « C’est le genre de rumeur qui, si elle est fausse, ruine votre vie en cinq minutes », lui conseille un confrère. Sauf que l’information est vraie. Betty Knox est donc la première journaliste à avoir appris la mort d’Hermann Göring, le plus haut dirigeant nazi après Hitler. Danseuse, Betty Knox a croisé les dirigeants nazis à l’apogée de leur puissance. Journaliste, elle a observé leur descente aux enfers...