Quels secrets cachent les faucons de la Tapisserie de Bayeux ? La Tapisserie de Bayeux fourmillent d’animaux en tous genres. Il y a des fauves dans les bandeaux, des chevaux dans les batailles, et des poissons… dans les assiettes. Mais ce sont les faucons de la Tapisserie qui nous intéressent aujourd’hui. Ne sont-ils que des oiseaux de proie ?

 

Au Moyen-Âge, il était courant d’associer les différents espèces d’oiseaux aux différents rangs sociaux. Les faucons pèlerins, par exemple, étaient traditionnellement réservés aux earls anglais (l’équivalent de nos comtes). Dans sa main, l’Anglais Harold (futur vaincu d’Hastings) tient un faucon d’une autre espèce. Faut-il voir dans l’association de Harold à cet oiseau, de rang inférieur au faucon pèlerin, un signe du mépris des brodeurs de la Tapisserie pour le comte anglais ? Cette thèse fut un temps défendue par deux ornithologues allemands avant d’être contestée par un Anglais : « la distinction des oiseaux de proie ne date que du XVe siècle, elle était inconnue à l’époque de la Tapisserie », écrivit-il.

Dès qu’on aperçoit un faucon, on pense bien sûr à la chasse. Pourtant, les manuscrits médiévaux n’indiquent pas qu’Harold ait participé à une quelconque partie de chasse avec Guillaume. L’objectif  de sa visite était tout autre : jurer sur des reliques qu’il laisserait Guillaume s’asseoir sur le trône d’Angleterre à la mort d’Édouard le Confesseur. Pour l’historien David Bernstein, il s’agit d’une chasse symbolique : Harold est la future proie, Guillaume est le chasseur. Les bandeaux hauts et bas de la Tapisserie valideraient cette idée. À côté de Harold sont brodés des oiseaux enchaînés, un lion attaquant un agneau, un fauve capturant un cerf… Harold serait donc cet agneau effarouché, ce cerf aux abois.

Trêve de bavardage ! protestèrent d’autres spécialistes. Si Harold porte sur sa main un faucon, c’est parce qu’il veut en faire cadeau à Guillaume. Le duc de Normandie ne porte-t-il pas l’oiseau sur son épaule quelques scènes plus loin ? Mais si le faucon est un symbole de noblesse, il est peut-être aussi la marque d’un pouvoir beaucoup plus grand : celui de Dieu…

Au début de la broderie, Harold tient fièrement son faucon, symbole de noblesse et de pouvoir. Mais gare à lui, il pourrait bientôt s’envoler…

Tel un faucon sur sa proie…

Dans les grandes oeuvres médiévales, ces oiseaux de proie ne sont pas de simples bêtes de chair et d’os. Ils sont des êtres dotés de pouvoirs, chargés de symboles. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir les bestiaires du Moyen-Âge, ces luxueux ouvrages où la magie se mêle à la science. Parlant du faucon, un bestiaire du XIIe siècle dit qu’il est « un oiseau mieux doté par son esprit que par ses griffes, car il fait preuve d’un très grand courage dans un tout petit corps ».

Si celui qui a conçu la Tapisserie connaissait ces connotations, peut-être a-t-il placé un faucon sur l’épaule d’Harold pour montrer à la fois la petitesse du comte (son manque de pouvoir), et sa courageuse audace quand il rompt son serment d’allégeance à Guillaume. Harold s’empare du trône d’Angleterre, tel un faucon saisissant sa proie par surprise. Très séduisante au premier abord, cette interprétation évacue pourtant un peu vite la scène figurant l’oiseau sur l’épaule de… Guillaume. Qu’y comprendre ?

Pour recoller toutes les pièces du puzzle, l’historienne hongroise Makra Péter a proposé d’en revenir à ce que symbolisent les oiseaux de proie partout en Europe, depuis des siècles : le pouvoir céleste de Dieu. Ainsi, le faucon du début de la toile montre qu’Harold n’était pas un usurpateur mais un héritier légitime de la couronne d’Angleterre. Plus loin, l’oiseau porté par Guy de Ponthieu signifie que le pouvoir d’Harold est en danger. Et le fait que le faucon soit finalement transféré à Guillaume illustre la vision anglaise selon laquelle Dieu aurait accordé le trône au Normand « en punition des péchés du peuple ».

Voilà pourquoi la Tapisserie est si complexe et énigmatique. Conçue à la demande d’Odon pour célébrer la conquête normande, elle a sans doute été brodée par des moines du Kent sensibles à la cause anglo-saxonne. Secrètement, subtilement, ils ont tissé dans la toile leur propre interprétation de la célèbre histoire.

La Tapisserie n’en finit pas de surprendre. C’est un chef-d’oeuvre oeuvre à plusieurs dimensions, difficilement accessible. Les faucons en sont l’une des clés.

Cet article doit beaucoup au travail de Makra Péter. Ses recherches sont consultables à cette adresse (en anglais).
Images : © Tapisserie de Bayeux (détails). Photos : cc Tancread