Toutes les villes de France ont leurs bêtes monstrueuses, leurs dragons ou leurs gargouilles. Bayeux n’échappe pas à la règle et manifeste même un enthousiasme assez étonnant pour ces nombreuses histoires mêlant superstition païenne, folklore médiéval et foi chrétienne. En voici deux.
La légende de Saint Loup
Le loup est l’un des animaux les plus redoutés du Moyen-Age et la crainte qu’il inspire a donné lieu à toute une série de légendes et de superstitions vivaces. Pour l’écrivain du XIlI siècle Pierre de Beauvais, l’animal « vit à la fois de proies et de vent » et « rode autour des chrétiens afin de les tromper et de récupérer leur âme ».
Plusieurs légendes fort connues au début du Moyen-Age illustrent cette peur du loup, qui trompe l’âme humaine et ravage les cultures. Ces histoires sont parvenues jusqu’à nous grâce à une puissante tradition orale et aux nombreux manuscrits de religieux et d’historiens. L’une de ces légendes raconte qu’au début du V° siècle, « un loup furieux ravageait les environs de Bayeux ». Saint Loup, qui était alors évêque de Bayeux et le resta trente longues années, de 434 à 464, décida de venir au secours de ses pauvres diocésaine effrayés et d’éliminer la « terreur du vilain ». Il partit donc à la recherche de la bête, comptant sur sa foi et sur son courage pour venir à bout du terrifiant animal.
Lorsqu’il le découvrit, celui-ci resta pourtant complètement immobile, comme subjugué par |’évêque. Saint Loup put donc le maîtriser sans effort et lui passer une étole autour du cou. Il noya l’animal dans la Drôme, une petite rivière qui serpente non loin de là. Aujourd’hui encore, la petite commune de Saint-Loup-Hors, à la lisière de Bayeux, rappelle, par son nom même, cette victoire symbolique du Bien sur le Mal. Dans l’église du village, plusieurs tableaux illustrent Saint Loup terrassant la bête à la manière de Saint Michel vainquant le dragon.
Saint Vigor et le montre serpent
Moins d’un siècle après Saint Loup, Saint Vigor va s’imposer comme l’un des plus importants ecclésiastiques du Bessin. Évêque de Bayeux de 513 à 537, Vigor entra dans la légende en affrontant un serpent venimeux aux abords de la cité bajocasse. Le monstre, « dont le souffle tuait les hommes et les animaux » terrifiait le pays et obligea Vigor à intervenir. Accompagné de son fidèle compagnon Théodemire, Saint Vigor parvînt à passer son étole d’évêque autour du coup du serpent et à le jeter dans une rivière.
Il n’était pas rare, aux Ve et VIe siècles de notre ère, qu’un homme d’église témoignât de sa foi et de son courage par l’accomplissement d’un miracle de ce genre. Pour l’historien Frédéric Pluquet, tous ces loups, dragons et serpents monstrueux, qui peuplent l’histoire d’à peu près toutes les villes de France, expriment bien souvent, de façon allégorique, l’établissement du christianisme dans nos régions et « le triomphe de la croix sur le paganisme ».
Le serpent, comme les autres reptiles, est considéré comme l’archétype du Mal en référence à la Bible. C’est en effet sous la forme d’un serpent que Satan pervertit Ève et entraîna l’homme dans sa chute. Les enluminures médiévales regorgent de serpents, dont la morsure est souvent mortelle et dont l’âme est dite maléfique. Les hommes du Moyen-âge ont surtout peur du serpent parce qu’il ne savent pas lutter contre son venin.

Siège épiscopal dit « de Saint Vigor », Ve siècle. Attribué à Saint Vigor, sixième évêque de Bayeux, ce siège d’époque mérovingienne en marbre rouge de Vieux jouait un rôle important dans l’intronisation des nouveaux évêques. Ceux-ci devaient s’asseoir symboliquement sur ce trône avant de faire leur entrée dans la ville et dans la cathédrale.
Beaucoup s’imaginent que si le serpent échappe si souvent aux chasseurs, c’est parce qu’il a des oreilles. On sait aujourd’hui qu’il ne perçoivent que les vibrations du sol, mais cette croyance était alors très répandue. La vipère aspic est probablement le serpent le plus redouté car on lui prête de surprenantes capacités de défense. Un bestiaire écrit au XIIIe siècle explique que, pour échapper à la voix hypnotisante de l’enchanteur venu le tuer, l’aspic serait capable de cacher ses oreilles en « pressant l’une contre le sol » et en « se bouchant l’autre à l’aide de sa queue ». Heureusement que le serpent de Saint Vigor n’était pas un aspic…








