De toutes les révoltes paysannes qui ont affecté le royaume de France au XVIIème siècle, celle des Nu-Pieds en Normandie reste l’une des plus marquantes.
Non seulement par le nombre de personnes à se rebeller contre l’autorité, la longueur de la révolte et les enjeux financiers soulevés en une période de crise, mais aussi, et surtout, par la sauvagerie de la répression du pouvoir.

LA RÉVOLTE

Tout commença dans l’Avranchin en 1639…

Famille de paysans dans un intérieur, par les frères Le Nain, détail, peint vers 1610.

Le budget royal devait faire face à une grave crise financière et comptait alors sur une de ses plus riches régions, la Normandie, pour contribuer, par l’augmentation d’ impôts, à résorber les dettes du royaume. Déjà, depuis une dizaine d’années, de petites révoltes éclataient pour protester contre la pression fiscale, comme en 1634, quand l’État mit en vigueur une taxe sur le marquage des peaux.

 leurs maigres ressources économiques étaient en péril

En 1639, la situation dégénère. La pression fiscale devient insupportable pour certains travailleurs du sel. En effet, dans l’Avranchin le bruit s’est répandu que le gouvernement va établir la gabelle dans une province qui en était exempte auparavant. Les «Nus-Pieds», nom donné à ces travailleurs qui ramassaient le sel sur le bord de la mer, voient alors leurs maigres ressources économiques mises en péril.
La gabelle était un impôt sur le sel, avec son instauration le prix du sel aurait été multiplié par trois en Normandie, car auparavant, seulement un quart de la production était taxée. Ainsi, cette lourde décision menaçait les quelque 1 200 personnes qui vivaient des salines !

Les troubles débutèrent le 16 juillet 1639 à Avranches, jour où, un des officiers de police de Coutances, Charles Le Poupinel fut accueillit avec violence par le peuple.  Ce dernier fut assommé puis assassiné par la foule déchaînée et le même sort fut promis à quiconque voudrait introduire un nouvel impôt.

Il semble que Charles Le Poupinel fut la victime malheureuse d’une rumeur qui le disait en fait, à tort, porteur de l’édit d’abolition du privilège normand sur le sel.  Celui-ci fut alors assiégé jusque dans son hôtel par quatre cents insurgés ! Les textes d’époque racontent que ces derniers étaient armés de bâtons et de pierres. Le Poupinel descendit donc à toutes enjambées dans la rue pour détromper les furieux, il y fut lynché puis tué sous le coup de sa propre épée qu’un révolté réussit à lui arracher des mains.

L’agitation va rapidement gagner toute la Basse Normandie. Une armée de plus de 20 000 hommes va se soulever dans les campagnes, encadrée par des gentilshommes et des prêtres.

Ces révoltés avaient pour chef un certain Jean Va-Nu-Pieds.

Qui était cet homme ? Pour les historiens, le doute persiste encore sur son identité. Certains pensent qu’il s’agirait d’un certain Jean Quetil dont les origines restent très incertaines.

Le journal personnel du chancelier Séguier nous renseigne bien sur les horribles exactions commises par certains Nu-Pieds. On peut apprendre de quelle manière fut mal traité un certain Rougemont qui portait alors la fonction de commis aux droits établis sur les teintures :

Battu par les Nus pieds « esté blessé»,  celui-ci «se saulva dans l’église de Nostre-Dame, et se voulant saulver dans le choeur de la dicte église, il en fut empesché par ceux qui le poursuivoient (…) il fut tiré par force du lieu où il estoit, et conduict le long de l’église jusqu’au  grand portail, par où on le fit sortir; là ayant encore esté oultragé, il tomba dans la rue, et l’eau du ruisseau luy entrant dans la bouche, et demeura en cest estat environ une heure et demye, pendant le quel temps plusieurs chevaux passèrent corps, luy estant encore vivant…»

Des manifestes distribués un peu partout incitent alors à la révolte à la fois la noblesse normande, les bourgeois et les rentiers contre les humiliations et les spoliations.

L’appel à l’insurrection ira même jusqu’en Bretagne et à Paris !

Il ne faudrait cependant ne pas se tromper sur les aspirations du peuple lors de cette révolte. Ici, l’idée n’est pas un renversement, ni même une prise de pouvoir. Mais de revenir à l’ordre ancien. Il n’y avait pas de volontés d’innovations pendant ces émeutes, mais bien une rénovation de ce qui était admis auparavant. C’est pour cela d’ailleurs que le peuple choisissait plutôt comme chef des élites locales pour s’opposer au fisc.

En août, l’agitation règne à Rouen, Caen et Bayeux.

Gravure de Jacques Callot, Les Grandes Misères de la guerre, 1633, détail.

À Rouen, vint un nouveau droit apposé par le roi sur ces malheureux hommes : celui sur les étoffes teintes. Robins, fabricants, artisans se jettent alors dans la révolte ! Sur le parvis de la cathédrale, un officier chargé d’appliquer l’édit fut assassiné, les maisons des traitants pillées et le bureau des aides attaqué. C’est un horloger du nom de Gorin, prétendent être le lieutenant de Jean Va-Nu-Pieds qui pris la tête de l’émeute.

LA RÉPRESSION

Comment agir contre ces «troubleurs d’ordre» ?

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De gauche à droite, le chancelier Seguier et le cardinal de Richelieu.

Richelieu voulait faire de cette répression un exemple, mais en même temps ne souhaitait pas détourner une partie de l’armée des frontières pour rétablir la sécurité dans le royaume. Le conseil royal va donc faire appel à un colonel du nom de Gassion. Le 30 novembre 1639, celui-ci va réprimer la révolte à Avranches de façon brutale. Ses troupes vont piller la ville, trois-cent rebels furent tués et deux cent arrêtés et jugés sur le champ. On raconte que quelques émeutiers tentèrent de s’échapper par les grèves mais surpris par la marée montante se noyèrent. Les va-Nu-Pieds commencèrent alors à se se disperser.

Mais les châtiments ne s’arrêtèrent pas là.

Le 2 janvier 1640, sous les ordres du cardinal Richelieu, le chancelier Séguier fit son entrée dans Rouen. Richelieu avait alors investit ce dernier de pouvoirs extraordinaires pour pouvoir punir la ville insurgée. Séguier s’établit à l’abbaye royale de Saint-Ouen et ordonna alors à ses soldats de loger chez l’habitant. Ceux-ci et commirent de nombreux pillages.
Les accusés, n’eurent pas le droit à la défense et furent sommairement condamnés et exécutés. Certains échappèrent à la peine capitale et furent envoyés dans les galères. Tous se voient écrasés d’énormes amendes dont on pense que la ville riche et prospère peut payer. Et c’est ce qu’elle fit.

Séguier remplaça la municipalité par une commission, fit interdire le parlement, rétablit tous les impôts contestés et les nobles municipaux furent jetés en prison

Dans les écrits de Séguier, on peut lire des détails sur la justice rendue comme celui-ci

«Aujourd’hui 7 de janvier, on a commencé justice en ceste ville de Rouen, par l’exécution de cinq séditieux, dont l’un, nommé Groin, a esté rompu vif, et les autres quatre pendus…»

Quand il s’avança vers Caen, toute la Normandie était alors terrorisée.

Comme sanction royale, Richelieu ordonna que les villes normandes concernées perdent leurs privilèges. Cependant la gabèle ne fut pas instaurée et l’ancien privilège normand fonctionna jusqu’à la révolution de 1789 !

 

 

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