moulin dans la neige

LA NEIGE

J'entends à l'envi murmurer : "GrandDieu, quel temps épouvantable !" Pour moi, qui viens de murmurer, Je passe mon hiver à table. Je fume et bois au coin du feu Comme un pêcheur de la Norwège, Sans jurer contre le bon Dieu Et je laisse tomber la neige.

Il neigeait : -charmant souvenir ! Un soir au rendez-vous j'arrive; Que de baisers pour retenir Rose qui s'enfuyait craintive ! Rose avait tout au plus quinze ans, Et moi je sortais du collège; L'amour nous dit : "heureux enfants, "Laissez, laissez tomber la neige!"

Prêtres et rois, peuple souffrant, Tour-à-tour bourreaux ou victimes, Le monde est teint de votre sang: Peu de vertus ! combien de crimes ! - Envers la sainte humanité Pour voiler plus d'un sacrilège, Dieu, sur ce globe ensanglanté Laisse longtemps tomber la neige !

Aujourd'hui si nous sommes vieux, Exhumons ces premières joies, Lorsque nous cherchons dans les cieux La vieille qui plumait ses oies. D'égayer les sombres autans Elle avait l'heureux privilège. Adieu ! quand on n'a plus sept ans, Les plaisirs purs comme la neige !

Que sur les peines d'ici-bas La philosophie argumente ! Chers amis, ne l'écoutons pas; Assez la raison nous tourmente. Les maux qui pèsent sur nos jours, La femme seule allège; Printemps, hiver, aimons toujours, Et puis laissons tomber la neige.

Auguste Le Flaguais (Revue du Calvados, 1840)