« La scène que personne ne comprend », voilà comment une journaliste américaine a surnommé l’un des passages les plus mystérieux de la Tapisserie. Une femme voilée, figée, un homme d’Église, le bras tendu. La scène est surmontée de quelques mots en latin : Ubi unus clericus und aelfgyva, « Là où un certain clerc et Aelfgyva... » font quoi ? Nul ne sait, malgré les innombrables études et théories avancées depuis des siècles. « Si Aelfgyva et le moine étaient juste assis sur un banc, remarque un journaliste, les gens n’y prêterait pas attention; mais l’homme étend son bras vers le visage de la femme d’une bien étrange manière, peut-être possessive, peut-être violente ».

L'unique et mystérieuse apparition d'Aelfgyva dans la Tapisserie de Bayeux.

Le mystère s'épaissit encore quand on observe la marge inférieure de la broderie : un petit personnage nu imite la pause du clerc, comme pour s’en moquer ou pour rappeler quelque chose. Une certitude : Aelfgyva fut très importante. Sur les 626 personnages de la Tapisserie, il n’y a que trois femmes et seule Aelfgyva est nommée. Des historiens américains ont récemment tenté de démêler le vrai du faux dans cette histoire. Pour John Gosling, il s’agit de l'abbesse du monastère de Wilton (en Angleterre), dont l'oeil fut miraculeusement guéri par Sainte Edith, ainsi que le raconte le moine Goscelin qui serait représenté ici. Pour John Bard McNulty, il s’agit d’Aelfgyva de Northampton, maîtresse puis femme de Cnut, roi d’Angleterre, du Danemark et de Norvège.
"De vilaines choses"
Une rumeur de l’an 1000 raconte que cette femme voulait un enfant de Cnut et que, n’y parvenant pas, elle prit l’enfant nouveau-né d’un prêtre pour faire croire à Cnut qu’il était le sien. D’où le bonhomme nu de la frise, ridiculisant le comportement du prêtre. D’où aussi la phrase latine sans verbe, qui sous-entendrait : « Ici Aelfgyva et un clerc font de vilaines choses ». En 1066, quand Guillaume et Harold se rejoignent en Normandie, la rumeur a pris un tournant politique : les deux hommes l’utilisent pour affaiblir Harald III de Norvège, un proche de la famille de Cnut, qui prétendait aussi au trône d’Angleterre. De la presse people en version médiévale... Images : Tapisserie de Bayeux et Hans Splinter