Brummell est une grande figure du XIXe siècle. « Prince des dandys » à Londres, il devînt le modèle d’une société qui l’admira et l’imita. Pourtant, faute de pouvoir rembourser ses dettes, il fut contraint de se réfugier en France, à Calais en 1816, puis à Caen en 1830. C’est là, à l’hôpital psychiatrique du Bon Sauveur, qu’il finit ses jours.

George Bryan Brummell est né le 7 juin 1778 et baptisé à Sainte Marguerite de Westminster. Il débute ses études à Eton, l’une des plus célèbres écoles d’Angleterre. Mais il supporte difficilement la vie qu’il y mène et perd sa mère en 1793. C’est alors qu’il commence à se créer un masque d’impassibilité pour cacher sa sensibilité mise à vif. Peu à peu le Beau se construit. Brummell fréquente le L’Oréal College d’Oxford et devient, à tout juste seize ans, l’un des favoris du futur roi d’Angleterre, le Prince Florizel, de quinze ans son aîné.

En société, Brummell développe un esprit des plus enjoués, des manières gracieuses, une élégance discrète et une retenue parfaite, le dandy par excellence. Comme le notait lady Granville : « Mr Brummell se fait plutôt attendre que désirer ». Brummell s’installe dans le beau quartier de Mayfair qui donne sur Hyde Park. Il devient membre du White’s, club fermé. On dit alors que « pour la jeunesse dorée toujours avide de singer les grands et de se faire remarquer, Buckingham fut un maître, Nash un roi, mais Brummell fut un Dieu ».

Cependant une passion venait de naître en lui : le jeu, véritable fléau de cette société. Tard le soir on se divertit en misant des sommes parfois colossales au Whist ou au faro, l’ancêtre du baccara. Même s’il joue avec autant de prudence qu’il aborde les femmes de la haute société londonienne (une femme lui écrira: « Vous êtes un palais dans un labyrinthe ») il s’endette dangereusement. Il contracte rapidement des créances immenses, dont malheureusement ni son salaire d’ancien capitaine de Hussard ni les aides financières de ses amis ne pourront compenser. De surcroit, les rapports entre le Beau et le prince de Galles se détériorent, le régent supportant de moins en moins cet homme favori des salons. C’est pour éviter la ruine et l’opprobre générale que le « Prince des dandys » se décide, le 17 mai 1816, à fuir l’Angleterre. Après une course de vingt-quatre heures à travers les campagnes embrumées d’Angleterre, il se retrouve à Douvres, puis rejoint Calais, direction la Normandie…

Le Beau recommence à jouer et contracter des dettes

Arrivé à Calais il continue d’apporter les soins les plus extrêmes à sa toilette et fréquente les salons. La société calaisienne est certes moins choisie que celles qu’il fréquentait auparavant, mais de son propre aveu les repas y sont bien meilleurs ! Pourtant, celui qu’on surnomme le « roi de Calais » supporte de moins en moins bien sa nouvelle vie. Dans son modeste appartement situé juste au-dessus d’une librairie les difficultés financières le guettent, et l’annonce de la mort de la duchesse d’York porte un coup rude à son moral. Il postule alors pour devenir Consul. Il aurait aimé rester à Calais, mais c’est une place de Consul à Caen que le Ministère français des affaires étrangères accepte de lui délivrer. Désireux d’occuper son nouveau poste au plus vite, et d’en finir avec ses dettes, Brummell quitte Calais pour la Normandie. Ce sera son dernier lieu de séjour. Le Beau y arrive en octobre 1830.

Installé au 47 rue des Carmes, Brummell se soucie peu de sa fonction de Consul. Son caractère change. Il préfère le calme aux salons de la marquise de Séran, où la société, admet-il, est cependant plus « respectable » qu’à Calais. Surtout, Brummell tombe amoureux. Le masque du dandy plein de grâce, impassible, se fragilise à mesure que Brummell côtoie la fille de maison de quatorze ans. Toutes ces choses rendent de plus en plus problématiques tous les soins qu’il apporte à son style. Se confiant à son ami Alvanly, il avoue ainsi : « Je pense que je tombe dans une seconde enfance, car je suis incapable de faire autre chose que de m’attendrir sur les joies à jamais enfouies de nos jours passé ».

Un quai à Caen. Tableau de Stanislas Lepine. Brummell arrive à Caen en 1830

Le Beau recommence à jouer et contracter des dettes qu’il ne pourra honorer car il va rapidement démissionner de sa charge de Consul. Accablé et soucieux, il écrit un lettre à Miss Aimable, si proche de lui : « Je grelotte au coin de mon feu et mes idées sont aussi engourdies que mes membres. Il ne faut donc pas que vous espériez amusement ou instruction de la part d’un malheureux dans un état aussi lamentable (…) Il me semble être dans ma tombe, oublié et abandonné de tous ceux qui me furent le plus chers. Vous devez sentir, enfin si vous avez la patience de lire ces lamentables élucubrations, que… ». Cette lettre ne sera jamais terminée, Brummell vient d’être attaqué par une paralysie et en subira une autre quelques temps plus tard. Il sortira physiquement indemne de ses attaques mais à peine sorti de son malheur, en mai 1835, le voilà cerné par la police ! Il ne pouvait plus rembourser ses dettes de jeu. À l’Hôtel d’Angleterre, où il avait loué une petite chambre, il est livré aux forces de l’ordre et emprisonné.

Désormais dans la misère, George Brummell revêt une cravate noire en signe de deuil

Palais de justice de Caen aujourd’hui Au temps de Brummell derrière se trouvait la prison .

Brummell va très mal vivre sa détention. Des conditions carcérales désastreuses eurent pour conséquences de le détruire moralement, même si en prison il essaya de rester  le dandy du White’s. En effet, il continua d’apporter des soins à ses manières et déambuler dans la cour de la prison avec majesté, à tel point que certains prisonniers avaient le tact de le saluer dès que celui-ci passait près de leur cellule. Au sein de l’établissement pénitentiaire, il organisa même un dîner des plus romanesques : aidé du condamné Godefroy de Lépine comme maître d’hôtel et Bussy, récemment emprisonné pour dettes, comme sommelier, truffes, champignons, homards et champagne seront servis dans la cellule du baron de Bromesnil, et tout ceci rien qu’en l’honneur du duc de Bordeaux avec la complicité totale du directeur de la prison.

Après plus de deux mois de détention l’image du dandy est plus que jamais dégradée. Il reprend sa vie dans les salons et à la table d’hôte ainsi que ses correspondances. Mais il reste mélancolique, se sent abandonné, son avenir lui paraît désormais terrifiant. Laudanum et retour au jeu finissent d’achever ce qui reste du dandy.

La chambre de Brummell au Bon Sauveur de Caen Dessin de George Musgrave dans A Ramble Through Normandy

Désormais dans la misère, Georges Brummell revêt une cravate noire en signe de deuil, il va s’abandonner peu à peu, le dandy est mort. Tom Morre, en 1838, s’arrêtant à Caen va décrire Brummell, il note : « Le pauvre Beau perd la raison et son aspect est tellement changé que je ne l’aurais jamais reconnu. Il s’est égaré dans sa conversation plus d’une fois pendant le dîner ». Il perd aussi la mémoire. Seul refuge à Caen pour sa pathologie, le Bon Sauveur.

Sa tombe au cimetière protestant de Caen

En 1838 cet hôpital est le refuge pour tous les miséreux qui n’ont plus rien à espérer que le dévouement des soeurs. Dans sa nouvelle chambre, Brummell devient de moins en moins conscient de ce qui l’entoure, il a des sautes d’humeurs, s’ennuie et subit des sursauts de terreurs. À mesure que la mort approche, son esprit s’éteint. Le 29 mars 1840, un frisson d’épouvante lui fait reprendre un court instant sa lucidité puis, face à  la soeur qui l’assistait dans son lit, il se retourne afin qu’on ne le voit pas mourir, comme un ultime réflexe de pudeur.

Barbey d’Aurevilly, autre élégant qu’on ne présente plus, est venu rencontrer le « prince des dandys » au Bon Sauveur. Il écrira un ouvrage intitulé Du dandysme et de George Brummell, pour poser les bases du dandysme. Preuve que même dans la déchéance le Beau pouvait encore inspirer les grands :

Comme tous les dandys, il aimait encore mieux étonner que plaire : préférence très humaine, mais qui mène loin les hommes; car le plus beau des étonnements c’est l’épouvante.